Afrique: Un prix Nobel pour Abiy Ahmed, le faiseur de paix éthiopien

Afrique: Un prix Nobel pour Abiy Ahmed, le faiseur de paix éthiopien

Le prix Nobel de la paix a été attribué, ce vendredi 11 octobre, au premier ministre éthiopien Abiy Ahmed. Cette récompense figure parmi les plus remarquables au monde mais aussi parmi les plus énigmatiques.

Il est aussi prestigieux que mystérieux. Le prix Nobel de la paix récompense chaque année depuis 1901 les personnalités qui œuvrent pour un «monde meilleur». C’est le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, artisan de la réconciliation avec l’Érythrée, qui a remporté le prix ce vendredi 11 octobre.

Cette récompense est née de la volonté du savant et industriel suédois Alfred Nobel (1833-1896), inventeur de la dynamite, de léguer une grande partie de sa fortune à des personnalités œuvrant pour la paix. Les intérêts du capital du patrimoine Nobel, placé dans des produits financiers, sont ainsi redistribués chaque année «à ceux qui au cours de l’année écoulée auront rendu à l’humanité les plus grands services».

Qui peut postuler?

Le comité Nobel interdit à toute personne de se nominer soi-même. Les candidats sont ainsi toujours soumis aux jurés par des tiers, «habilités à le faire» explique Antoine Jacob, journaliste et auteur de L’histoire du prix Nobel. Qui sont ces personnes «habilitées»? Des «députés, sénateurs, ministres, personnes qui travaillent pour des institutions politiques étrangères, des instituts de recherches pour la paix, des professeurs de droits ou de relations internationales», énumère Antoine Jacob. Les membres du comité, eux-mêmes, sont également autorisés à déposer des candidatures après la première réunion qui a lieu tous les 31 janvier, date limite de dépôt des candidatures. «Ils peuvent par exemple proposer une personnalité qui a œuvré dans la résolution d’un conflit et à qui personne n’aurait pensé», précise le spécialiste.

Comment les candidatures sont-elles validées?

Le Nobel accepte toutes les propositions, à condition qu’une règle soit observée: la personne qui soumet une candidature doit être habilitée à le faire. Si ce critère est respecté, alors toute candidature peut être validée, «quel que soit le bien-fondé de cette nomination». Cette année, 301 propositions ont été soumises au comité. On a ainsi pu voir de nombreuses personnalités incongrues nominées telles qu’Hitler. Dépeint comme «le prince de la paix sur Terre», le génocidaire a été proposé pour le Nobel de la Paix en janvier 1939 par le député social-démocrate suédois Erik Brandt. L’élu avait vanté son «amour ardent pour la paix», alors que l’Allemagne nazie venait d’annexer l’Autriche et d’envahir les Sudètes. Sa lettre fit d’énormes vagues en Suède, où beaucoup ne saisirent pas le sarcasme derrière cette proposition. Brandt expliqua avoir voulu protester contre la nomination du premier ministre britannique Neville Chamberlain, artisan des accords de Munich de 1938 par lesquels la Tchécoslovaquie avait été en partie cédée aux Allemands. La proposition fut finalement retirée, mais Hitler figure encore dans le registre des candidats au Nobel.

En 1935, Benito Mussolini fut proposé, sérieusement cette fois, par des universitaires allemands et français, quelques mois avant que son pays n’envahisse l’Ethiopie. Joseph Staline, un des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, le fut aussi en 1945 et 1948. «301 candidatures peuvent paraître énormes, mais parmi ces nominations, il y en a bien évidemment qui sont écartées très rapidement», souligne Antoine Jacob.

Quels sont les critères du comité?

Contrairement à la physique, la chimie ou la médecine, le fait d’«œuvrer pour la paix» n’a pas d’assise scientifique. «Les critères sont subjectifs. C’est pourquoi la décision finale est aussi contestée que contestable et politiquement sensible», explique Antoine Jacob. Car le testateur Alfred Nobel n’a pas expliqué les modalités que doit observer chaque comité pour remettre les prix dans sa discipline. «La cinquième (partie des intérêts du capital de la fortune Nobel sera distribuée, NDLR) à la personnalité qui aura le plus ou le mieux contribué au rapprochement des peuples, à la suppression ou à la réduction des armées permanentes, à la réunion ou à la propagation des congrès pacifistes», exige Alfred Nobel dans son testament.

«Ce sont des critères désuets, assez flous. Ils ne font pas toujours écho à notre vie moderne. Par exemple, le ‘’rapprochement entre les peuples’’ peut vouloir dire beaucoup de choses. À l’inverse, ’’La réduction des armées permanentes’’ ne veut plus dire grand-chose aujourd’hui», analyse Antoine Jacob. Le comité Nobel va donc s’intéresser «aux tendances lourdes», telles que la lutte contre le réchauffement climatique. Les jurés sont également épaulés par des experts tels que des historiens, anthropologues, sociologues, etc.

Qui sont les jurés?

Le comité Nobel compte cinq jurés, élus pour six ans renouvelables. Ils sont désignés par des partis politiques du parlement norvégien et se réunissent chaque 31 janvier, après le dépôt des candidatures. «À partir du mois de février, ils effectuent tout un travail pour écrémer entre les candidatures sérieuses et moins sérieuses», détaille Antoine Jacob. Car une fois les nominations reçues, seule une poignée d’entre elles sera retenue dans une «shortlist» vouée à être passée au crible du comité et de ses conseillers. «Cette liste représente 4-5 candidats. Elle est toujours établie avant l’été pour permettre aux jurés de suivre l’évolution du parcours des sélectionnés et se mettre d’accord», précise le spécialiste du prix Nobel. «Il n’y a pas de mode de scrutin particulier ou de droit de veto. Le vote découle d’une confrontation d’idée», ajoute l’auteur.

Quelle est la liste des nominés?

Pour le savoir, il faudra attendre 50 ans. «À l’origine, la liste des nominés n’était jamais divulguée. L’accès aux listes après 50 ans existe seulement depuis les années 70», explique Antoine Jacob. Cette règle permet de protéger les personnes habilitées qui ont nominé les candidats. «Dans les archives, il y a le nom des candidats et quelques explications liées à leur nomination. Ne pas les divulguer permet de protéger les susceptibilités de chacun. Ce sont aussi des règles imposées par la tradition qui contribuent au côté magique et mystérieux du prix. C’est ce qui en fait une distinction hors du temps», précise l’expert.