Algérie : la résolution du Parlement européen fait réagir

Algérie : la résolution du Parlement européen fait réagir

Adopté à main levée par les eurodéputés, la résolution sur la situation des libertés en Algérie, qui n’est pourtant pas contraignante, ne passe pas de l’autre côté de la Méditerranée.

Le jeudi, le Parlement européen a adopté une résolution sur la situation des libertés en Algérie. Dans le texte publié sur son site, l’institution « condamne vivement l’arrestation arbitraire et illégale, la détention, les intimidations et les attaques de journalistes, de syndicalistes, d’avocats, d’étudiants, de défenseurs des droits de l’homme et de la société civile ainsi que de tous les manifestants pacifiques qui participent aux manifestations pacifiques du Hirak ».

Elle « demande aux autorités algériennes la libération immédiate et inconditionnelle de toutes les personnes inculpées pour avoir exercé leur droit à la liberté d’expression », et cite notamment les noms de Hakim Addad, Abdelouahab Fersaoui, Massinissa Aissous, Djalal Mokrani, Ahmed Bouider, Kamel Ould Ouali, Karim Boutata, Ahcene Kadi, Wafi Tigrine, Khireddine Medjani, Samir Belarbi, Karim Tabbou, Fodil Boumala, Lakhdar Bouregaa et Samira Messouci.

Le Parlement européen « invite » aussi les « autorités algériennes à mettre fin à toute forme d’intimidation, y compris le harcèlement judiciaire et législatif, l’incrimination ainsi que les arrestations et les détentions arbitraires à l’encontre des manifestants pacifiques, des défenseurs des droits de l’homme, des journalistes critiques et des blogueurs » et appelle à « l’arrêt des violations de la liberté de culte des chrétiens, des ahmadis et d’autres minorités religieuses ».

« Ingérence flagrante »

Officiellement, c’est le Parlement algérien qui réplique d’abord à travers un communiqué de l’Assemblée populaire nationale (APN). Celle-ci « déplore ce qui s’est passé aujourd’hui à Strasbourg » et qui constitue, selon elle, une « ingérence flagrante dans les affaires intérieures » et une « provocation du peuple algérien ». « L’Algérie respecte toutes les conventions internationales et rejette tous les mensonges et toutes les diffamations qui touchent la législation algérienne », poursuit-elle.

« Au moment où les Algériens s’apprêtent à se rendre aux urnes pour choisir leur président après un mouvement pacifique et l’accompagnement, avec un grand professionnalisme, de l’Armée nationale populaire […], à ce moment-là, intervient la résolution du Parlement européen sur la réalité des libertés en Algérie », relève-t-elle. Le ministère des Affaires étrangères s’est également exprimé sur la question.

Dans son communiqué, il estime que le Parlement européen « a surtout confirmé, à l’initiative des députés instigateurs, qu’il promeut désormais ouvertement leur agenda du chaos provoqué, qu’ils ont malheureusement mis en œuvre dans bien des pays frères ». « L’Algérie condamne et rejette dans le fond et dans la forme cette immixtion flagrante dans ses affaires internes et se réserve le droit de procéder à un examen général et attentif de ses relations avec l’ensemble des institutions européennes, à l’aune de ce que ces institutions confèrent effectivement aux valeurs de bon voisinage ouvert, de coopération franche et de dialogue mutuellement respectueux », ajoute-t-il.

La veille, le vice-ministre de la Défense et chef d’état-major de l’armée a affirmé que l’Algérie n’acceptera « aucune ingérence ». Le peuple « sera le seul à en tracer les repères prometteurs, grâce à sa détermination et à l’engagement de son armée à préserver l’Algérie libre, indépendante et souveraine dans ses décisions, n’acceptant aucune ingérence ou diktat et ne se soumettant à aucune tractation de la part de quiconque et je dis bien de la part de quiconque », a-t-il assuré.

Mardi, c’est le chef d’État par intérim qui rappelle que « l’Algérie demeure profondément attachée à son rejet de principe de toute ingérence étrangère dans ses affaires internes, quelles que soient les parties qui pourraient en être l’instigateur et quelles qu’en soient leurs intentions, déguisées souvent, pour ne pas dire toujours, sous le couvert des droits de l’homme, diaboliquement politisés dans la plupart du temps ».

Rejet et dénonciation

Au bout de neuf mois de contestation pacifique pour un véritable changement de système et le départ de toutes ses figures emblématiques et après les nombreuses arrestations et condamnations de ces dernières semaines, le texte du Parlement européen n’étonne pas tellement les observateurs de la scène politique. Les réactions risquent même de se multiplier selon eux, vu l’évolution de la situation.

Certes, la résolution provoque de la méfiance et quelques appréhensions au sein de l’opinion publique qui voit aussi dans ce texte une ingérence « intolérable ». « Avant de s’occuper de ce qui se passe en Algérie, ces eurodéputés devraient se solidariser davantage avec les Gilets jaunes en France par exemple ou de s’intéresser à ce qui s’est passé récemment à Gaza en Palestine. En Algérie, on est capable de régler nos problèmes seuls », lance Mehdi, un hirakiste de 35 ans.

« C’est un non-événement qui ne doit pas détourner les Algériens de leur principal objectif : le départ du système », estime Karim, patron d’une petite entreprise. Car pour lui, cette résolution peut également être « contre-productive pour le hirak ». « Le pouvoir peut s’en servir pour mobiliser », ajoute-t-il. Sur les réseaux sociaux, des appels sont lancés pour un rassemblement samedi dans la capitale afin de dénoncer l’ingérence du Parlement européen dans les affaires internes du pays.

La résolution est critiquée y compris par l’opposition. « Le hirak algérien a été utilisé par des députés de l’UE pour flatter leur propre électorat et non pas pour notre bien. Oui à la solidarité des peuples, mais pas à n’importe quel prix. Si l’Europe veut aider l’Algérie, elle devra faire en sorte que l’argent volé lui soit restitué », a réagi Soufiane Djilali, président de Jil Jadid, sur Twitter.

Culture politique

En Algérie, le rejet d’une telle résolution émanant du Parlement européen n’est pas, non plus, surprenant. Au tout début du mouvement populaire du 22 février, les réactions de la France et des États-Unis avaient suscité une véritable levée de boucliers. Des manifestants ont dénoncé, lors des premières manifestations hebdomadaires du mois de mars, l’ingérence étrangère dans les affaires internes de leur pays

 « Le refus de l’ingérence étrangère est en réalité un élément essentiel de la culture politique des Algériens. C’est une constante. C’est évidemment aussi un fondement de la politique extérieure de l’État », indique le sociologue Nacer Djabi. Au-delà du passé colonial, les Algériens restent marqués par les conséquences des interventions militaires des puissances occidentales en Libye, en Irak et dans d’autres pays, selon lui.

Des erreurs…

Les Algériens restaient tellement hostiles à toute pression venant de l’extérieur que celle-ci bénéficiait de facto au pouvoir en place et le renforçait. Il serait toutefois difficile d’ignorer l’impact des événements de ces derniers mois sur leur perception des choses. Devant la difficulté de gérer une telle situation, le système a commis plusieurs erreurs révélant peut-être sa « dépendance » à l’extérieur.

Deux épisodes ont été sévèrement critiqués par les Algériens. Le premier est lié à la tournée diplomatique de l’ex-vice-Premier ministre, Ramtane Lamamra à l’étranger effectuée en mars dernier pour expliquer aux partenaires étrangers le plan de sortie de crise du système et solliciter indirectement leur soutien. Le second et plus récent est celui de l’entretien entre le chef de l’État par intérim et le président russe. 

Un entretien au cours duquel Abdelkader Bensalah a rassuré Vladmir Poutine sur la situation dans le pays. Ce dernier exemple a été rappelé par plusieurs internautes algériens sur les réseaux sociaux après l’adoption de la résolution par le Parlement européen. « Le Parlement européen représente les peuples européens. Je ne vois donc aucun mal à ce qu’il soutienne le hirak », estime Mehdi, un universitaire. « Ce qui permet l’intervention étrangère, c’est l’incapacité des élites officielle et populaire à trouver des solutions et à faire des concessions pour sortir des crises auxquelles elles sont confrontées. », soutient notre interlocuteur. 

Hadjer Guenanfa