ENTRETIEN : Parcours, son  exclusion de l’UMP, projet de société, ses soutiens, Sarkozy, Macron, Ayrault, Valls, les Bongo, Bourgi, présidentielle 2016 au Gabon, RAMA YADE DIT TOUT

ENTRETIEN : Parcours, son exclusion de l’UMP, projet de société, ses soutiens, Sarkozy, Macron, Ayrault, Valls, les Bongo, Bourgi, présidentielle 2016 au Gabon, RAMA YADE DIT TOUT

Dans la course pour l’Elysée qui est déjà lancée, la candidature, certes surprenante de Rama Yade, est aussi celle qui fera bouger les choses. A ce jour, celle qui osé défier feu Président Kadhafi, au sein d’un groupe qui lui déroulait le tapis rouge, s’affirme comme le dernier rempart aux maux qui minent la France. Comment se positionne t-elle par rapport aux multiples candidatures qui s’annoncent et quels regards portent-elle sur la situation politique au Gabon et de son Afrique natale ? Rama Yade, née Mame Ramatoulaye répond à Grogne d’Afrique. Lecture !

 

Madame Rama Yade, vous avez été de juin 2007 à juin 2009 secrétaire d’Etat chargée des Affaires Etrangères et des droits de l’homme, puis secrétaire d’Etat aux sports. Vous avez été nommée ambassadrice à l’Unesco en 2010 avant de démissionner en juillet 2011. Cerise sur le gâteau, vous avez été candidate aux élections législatives de 2012. On peut dire que vous avez un sacré parcours politique. Pouvez-vous en parler ?

 

Je suis entrée en politique un peu par accident. En 2006, j’exerçais mon métier d’administrateur du Sénat lorsque j’ai été sollicitée comme experte sur les questions d’emploi par une conseillère de Nicolas Sarkozy, alors candidat à la présidentielle. Un jour, il m’a proposé de faire un discours pour son investiture. J’ai aimé cette expérience puis sollicitée par les militants j’ai participé à la campagne. Après la victoire de 2007, je suis repartie au Sénat. Je ne demandais rien et on ne m’avait rien promis. Mais mon nom circulait pour entrer au Gouvernement mais on trouvait que j’étais trop jeune. Cet argument de la jeunesse ne m’ayant pas convaincu, j’ai décidé d’aller plaider auprès des responsables du parti et du gouvernement pour y entrer à mon tour. Ensuite, je me suis efforcée de remplir les différentes missions que l’on m’a confiées avec conviction, ce qui a été pris pour de la transgression dans un monde politique étriqué qui n’accepte pas beaucoup les profils différents.

 

Nonobstant votre expérience, vous n’avez pas été investie pour les Régionales de 2015 en Iles de France par l’UDI. Comment l’avez-vous vécu et qu’est-ce qui selon vous a pu justifier ce choix ?

 

Parce que j’ai dénoncé des fraudes présumées au sein du parti. Je considère donc cette exclusion comme une légion d’honneur. Ceux qui ont fait ça ne sont pas des gens honorables. Cela ne servirait d’ailleurs à rien que je vous cite leurs noms : ils n’ont ni notoriété ni bilan ni projet politiques. D’où le recours à la fraude pour garder le pouvoir. Ils m’ont au demeurant rendu un grand service : la liberté. Elle me va mieux que la servilité.

 

Au regard des profondes crises que connaît la France aujourd’hui, comment définiriez-vous votre candidature pour le scrutin présidentiel de 2017 ? Incarne-t-elle quelque chose pour la France ?

 

Je souhaite proposer un nouveau choix aux Français : un projet de réconciliation des Français entre eux et de la France avec le monde. Il est fondé sur une révolution démocratique et citoyenne, une lutte résolue contre les inégalités – en commençant par l’école – et la réaffirmation de la grandeur de la France sur la scène internationale.

La France est l’histoire de ma vie. Je l’ai choisie. Elle a fait de moi une citoyenne, une haut fonctionnaire, une salariée, une créatrice d’entreprise, une ministre de la République.

Je suis triste et en colère de voir mon pays dans cet état. La France que moi je connais, je voudrais redonner à celles et à ceux qui n’y croient plus l’envie de l’aimer, comme je l’ai toujours aimée et admirée. Ma génération a le devoir de se mettre, à son tour, à son service pour la redresser, la faire rayonner de nouveau et, demain, la transmettre à la génération suivante.

Face aux déclinistes de tous horizons et aux prophètes de malheur, et après dix ans d’engagement politique, je souhaite être une alternative au système politique classique et un antidote à l’extrême droite.

 

Quels sont vos soutiens pour cette bataille qui s’annonce ?

 

La société civile. J’ai créé une coopérative politique indépendante regroupant des formations citoyennes et politiques de droite et de gauche, partant de l’idée qu’on défend un projet de réconciliation nationale, peu importe l’étiquette politique qu’on y pose. Le cercle de la diversité représente les Français issus de l’immigration. Le Parti libéral démocrate représente les entrepreneurs. L’alliance écologiste indépendante promeut la transition écologique et Démocratie 21 représente les quartiers populaires. Mais la majorité de mes soutiens est composée de militants qui ont quitté les partis politiques classiques que rejettent, je le rappelle, 75% des Français. Représentant la France périphérique mais innovante, nous voulons rebâtir un système politique moins aristocratique, plus participatif, une société-providence qui compte moins sur un Etat en échec mais davantage sur les acteurs de la société civile pour lutter contre les inégalités et nous voulons promouvoir sur la scène internationale une France puissance médiatrice, qui fasse des droits de l’homme sa priorité.

 

Le concept dénommé « La France qui ose », lancé par vos soins à l’occasion de la présidentielle imminente est-il une sorte d’appel à l’action ou simplement un concept politique ? Pouvez-vous nous en donner la substance ?

 

C’est un appel à l’innovation. Dans tous les domaines, politique, économique, diplomatique. Nous nous opposons à l’immobilisme de la société politique, celle qui déprime la société et déclasse la France. La France qui ose ce sont tous ces acteurs, associations, collectivités territoriales, entreprises, fondations, coopératives, qui chaque jour trouvent des solutions aux problèmes des Français, même avec des bouts de ficelle, par leur audace, leur engagement. Ce sont eux qui chaque jour maintiennent la France hors de l’eau, là où ses responsables politiques s’évertuent à la couler.

 

D’aucun vous ont longtemps désignée comme la chouchoute de Nicolas Sarkozy. Quelles relations entretenez-vous aujourd’hui avec le Parti Les Républicains et plus précisément avec Nicolas Sarkozy ?

 

J’y ai des connaissances bien sûr. Mais les relations sont distendues, sans être conflictuelles. Surtout, les Républicains portent mal leur nom. Ils sont devenus très conservateurs, à force de vouloir dire la même chose que le FN. Ils jouent avec Marine Le Pen, tout comme la gauche, dans l’objectif qu’elle accède au second tour de la présidentielle et soit battue facilement par n’importe quel candidat en face. Voilà qui n’incite pas à une offre politique de qualité. 2017 risque de voir se reproduire le match de 2012 avec la candidature de Nicolas Sarkozy et François Hollande. Franchement, ce n’est plus un choix mais une prise d’otage de notre démocratie.

 

Comme vous, Emmanuel Macron est lui aussi cette sorte de révolutionnaire mue par la profonde aspiration de tout bouleverser autour de lui. Depuis sa démission du gouvernement, sa côte de popularité n’a de cesse de croître, ne craignez-vous pas qu’il vous fasse de l’ombre où qu’il ne vous vole la vedette ? D’ailleurs, son mouvement dénommé « En Marche » semble épouser le même concept que le votre. Croyez-vous qu’il vous ait piqué quelque chose ?

 

Quand on est issu de l’Ena, de l’inspection des Finances, de la grande Banque, on n’est pas un révolutionnaire. C’est le parcours typique de ces élites qui ont plombé le pays depuis 30 ans. D’ailleurs, il n’a pas de bilan, à part celui du Gouvernement dont il est comptable.  Il ne suffit pas de s’en prendre à la main qui vous a nourri pour prétendre diriger le pays après seulement deux ans d’engagement politique. Macron amuse les journalistes avec ses provocations contre le Président. Mais maintenant qu’il n’est plus au Gouvernement, ses saillies vont perdre leur caractère transgressif et il sera moins intéressant pour eux. Sur le terrain, où je fais campagne, personne ne m’en parle. C’est un phénomène essentiellement parisien.

 

Avez-vous des points de connivences avec Emmanuel Macron ? Si oui, lesquels ?

 

Je veux bien que lui en ait avec moi. Mais ce sont surtout nos différences qui me frappent. Nos origines le placent du côté de l’élite alors que je me sens plus l’âme de défendre la France des oubliés de la démocratie et des invisibles de la République : les jeunes, les femmes, les quartiers populaires, les ruraux, les entrepreneurs. Sur ce dernier point, j’ai moi-même créé mon entreprise, ce qui n’a jamais été le cas de M. Macron. Je me sens de fait plus légitime à les comprendre que quelqu’un qui n’a jamais pris de risque et qui a été couvé par les « puissances d’argent » comme disait Mitterrand.

 

La France dont vous défendez les valeurs, si l’on s’en tient à vos actions, vos engagements qui n’ont de cesse de discontinuer même débarrassée d’un poste au gouvernement, réagisse fortement sur la crise post-électorale que traverse actuellement le Gabon. On a vu une intervention de Jean Marc Ayrault puis celles très remarquées de Manuel Valls et de Cambadélis. Comment interprétez-vous ces prises de position ? Est-il abusé de parler d’ingérence de la France dans les affaires qui devraient ne concerner que les africains eux-mêmes ?

 

C’est non seulement de l’ingérence mais aussi de l’hypocrisie. Combien sont-ils dans la classe politique française à avoir été proches de la famille Bongo ? C’est au minimum de l’ingratitude. Plus gravement, je ne vois pas pourquoi le parti socialiste se mêle d’une élection déjà supervisée par des observateurs internationaux. Ce n’est pas à la France de choisir le Président du Gabon. Le Gabon est un pays souverain. C’est au peuple gabonais de faire son choix, dans la légalité et dans la transparence démocratiques.

 

Parlant de Robert Bourgi, quelle lecture faites-vous de ces déclarations ? Robert Bourgi qui est lui on le sait pertinemment, incarne encore une France-Afrique que les africains ne supportent plus.

 

Je ne le connais pas personnellement. Donc je n’ai rien de particulier à ne dire. Sur le système dont vous parlez, il m’est également personnellement étranger. Mon tempérament me porte vers la société africaine en particulier la jeunesse. Il y a depuis un peu moins de 10 ans un « moment africain ». L’Afrique est devenue l’atelier du monde avec une croissance endogène extraordinaire, l’émergence d’une classe moyenne de 350 millions de personnes, la percée de start up qui innovent et sont à la source d’une véritable révolution technologique et numérique. Ce qui se passe en Afrique est tout bonnement formidable au point qu’elle est désormais convoitée par les grandes puissances qui s’arrachent les parts de marchés. C’est cette Afrique-là, devenue terre d’investissement et d’innovation et non pas d’aide, qui m’intéresse. Si j’ai la chance de présider la France, c’est un partenariat renouvelé avec les guépards de l’africapitalisme que j’aimerais initier.

 

Si vous deviez vous adresser à la classe politique gabonaise au sujet de l’enlisement qu’elle connaît depuis la proclamation des résultats provisoires donnant le président sortant, Ali Bongo Ondimba grand vainqueur, que diriez-vous ?

 

Je n’ai pas de leçons à donner. J’ai surtout une pensée pour la société gabonaise qu’il convient de préserver des violences et qui mérite une démocratie apaisée. Puisse ce sentiment de paix et de concorde civiles animer les principaux acteurs de cette période politique.

 

Quels sont vos rapports avec l’Afrique, continent qui vous a vu naître et faire vos premiers pas ?

Je porte l’Afrique en moi, chaque jour, tous les jours, pour toujours. Je suis française, profondément française et fière de l’être mais je n’oublie pas d’où je viens. Cette double culture est une chance. Elle inspire le projet de réconciliation nationale que je porte pour la France.

 

Propos recueillis à Paris par Prosper A. Ndong