RDC : Edem Kodjo, face à une médiation difficile

RDC : Edem Kodjo, face à une médiation difficile

Pour répondre à l’appel du dialogue du Président Kabila, et face à la réticence de la classe politique congolaise quand à une médiation Onusienne, l’Union Africaine a désigné le togolais Edem Kodjo comme médiateur. Après une entame difficile, la médiation de l’ancien Secrétaire général de l’organisation pour l’unité africaine ne semble plus susciter de l’espoir. Les derniers heurts survenus à Kinshassa semblent tout remettre en cause. L’Eglise et l’opposition se retirent du dialogue.

Tout est parti de la volonté manifeste du président Joseph Kabila de briguer un nouveau mandat. A quelques mois de la fin de son second mandat et alors que la Constitution de son pays le lui interdit, Joseph Kabila avait clairement affiché son intention d’organiser un Référendum qui lui donnerait le quitus pour s’éterniser au pouvoir, à l’image de ce qui se faisait dans d’autres pays africains. En réponse à cette intention dévoilée, seulement à quelques mois de la fin de son mandat, Joseph Kabila rencontrera une mobilisation de son opposition qui visiblement, n’était pas prête à accepter ce qu’elle avait qualifiée de « coup de force constitutionnelle ».  A plusieurs reprises, des manifestants hostiles à un troisième mandat de Kabila se sont fait entendre. Ces manifestations ont souvent fait place à des scènes d’interpellations. Et dans certains cas, le face à face avec la police ont fait de la RDC, un pays qui était à bord de l’implosion. De part le monde, des appels à la paix ont été lancés. Dans un sursaut d’élan patriotique, le Président Joseph Kabila, dans une adresse à sa nation le samedi 28 novembre dernier a convié tous les acteurs de la vie politique congolaise à un «dialogue politique national inclusif », sans précision de date ni de lieu. Il a lancé un « appel ultime» à ceux qui hésitent encore à rejoindre cette voie des négociations pour donner sa chance à la «relance du processus électoral». «Après avoir recueilli vos avis directement et à travers ceux qui ont porté vos voix aux consultations, mes chers compatriotes, j’ai décidé ce jour de la convocation d’un dialogue politique national inclusif et de la mise en place subséquente d’un comité préparatoire pouvant régler tous les aspects liés à son organisation», a déclaré Joseph Kabila. Selon lui, «la tâche de la co-modération de ces assises pourra bénéficier de l’accompagnement d’une facilitation internationale qui aura à offrir ses bons offices en cas de difficultés majeures». C’est dans ce contexte le président Kabila a saisi le secrétaire général de l’ONU à travers son émissaire Raymond Tshibanda, afin d’obtenir l’implication de la communauté internationale dans la tenue du dialogue national. Facilitation ou médiation, peu importe la forme. Déterminé à ratisser large, le chef de l’État avait voulu montrer patte blanche dans un contexte où il est soupçonné de jouer son va-tout afin de rempiler à travers un glissement du processus électoral. Les sources proches du ministère des Affaires étrangères avaient laissé entendre que Joseph Kabila avait proposé les noms de l’ancien secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, du président angolais Eduardo Dos Santos, du président de l’Assemblée nationale sénégalaise, Moustapha Niasse, et de l’envoyé spécial de l’ONU pour les Grands Lacs, Saïd Djinnit. Mais face à tous ces noms, l’opposition congolaise était réticente obligeant l’Union africaine à prendre la main au travers d’un médiateur qu’elle a choisi elle-même.

Une mission semée d’obstacle

Membre du Comité des Sages de l’Union Africaine, c’est à Edem Kodjo que revenait la lourde mission d’amener les acteurs de la vie politique congolaise à un consensus. Et compte tenu de la position de tout un chacun, l’ancien Premier Ministre togolais n’arrivait pas sur un terrain conquis. Accusé d’être à la solde de la majorité présidentielle, le togolais fut, dans un premier temps,  récusé par l’opposition congolaise retardant ainsi le démarrage des travaux préparatoires à ces assises censées ouvrir la voie à des élections apaisées. Mais très vite le médiateur repris la main suite au soutien apporté par les ambassadeurs des pays africains accrédités à Kinshasa. Malheureusement les travaux furent suspendus après que l’opposition ait fait valoir sa divergence de vue “non négociable” avec la majorité sur la priorité à accorder à l‘élection présidentielle. Après de nombreuses tractations, les travaux ont repris avec en prime un premier accord trouvé entre les différentes parties prenantes à ce dialogue. « La présidentielle, les législatives nationales et les législatives provinciales (…) se dérouleront exactement le même jour » nous avait confié le ministre de la Justice, Alexis Thambwe Mwamba, comodérateur du dialogue pour le compte de la Majorité présidentielle. Joint par notre rédaction, Vital Kamerhe, comodérateur de la frange minoritaire de l’opposition avait confirmé les propos du ministre. Les deux parties ont indiqué qu’elles laisseraient le soin à la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) de fixer la date à laquelle se tiendront ces scrutins en fonction du temps nécessaire à la constitution de listes électorales fiables. Cet accord trouvé renforce le médiateur dans sa méthode et peut déjà laisser croire à une prochaine sortie de crise en RDC. Après tout Edem Kodjo n’est pas à sa première expérience de médiation.

Vers l’insurrection… ?

Dialogue de sourds, pour ne pas dire un monologue, mission impossible…, avant même qu’elle ne démarre, de nombreux observateurs avaient déjà marqué leurs scepticismes vis-à-vis de la médiation de Edem Kodjo. A juste titre de nombreuses personnalités l’avaient appelé à la démission. L’opposition, réticente à son choix, avait même averti. « Edem Kodjo viendrait en RDC pour une simple promenade de santé » avait même déclaré l’opposant Jean Bertrand Ewanga, secrétaire général de l’UNC. Accusé par les deux camps, Edem Kodjo n’était pas en terrain conquis à Kinshasa. Seul l’espoir de faire un miracle l’avait sans doute poussé à se rendre en terre congolaise. Et ce miracle Monsieur Kodjo est loin de le réaliser au regard de la tournure prise par la manifestation organisée par l’opposition.

En effet, Kinshasa a renoué, en début de semaine, avec ses vieux démons des violences à caractère politique au cours d’une journée meurtrière dont l’opposition entend faire le coup d’envoi d’un compte à rebours jusqu’au départ du président Joseph Kabila à l’issue de son mandat, le 20 décembre. Aujourd’hui, l’heure est la guerre des chiffres. Face à l’opposition qui revendique 50 morts, le pouvoir avance 17. Pire, le pouvoir de Kinshasa accuse les manifestants, donc l’opposition d’être dans la dynamique d’une insurrection. « La ville de Kinshasa vient de faire face à un mouvement insurrectionnel qui s’est soldé par un échec« , a affirmé à la presse le ministre de l’Intérieur, Évariste Boshab. Dans la foulée, le procureur général de la République, Flory Kabange Numbi a annoncé la poursuite judiciaire contre les responsables de la manifestation de l’opposition émaillée de troubles lundi dans la ville de Kinshasa.

Dénonçant une « dérive totalitaire du régime« , la coalition d’opposition a appelé « toute la population à se rassembler pour poursuivre sans désemparer les revendications jusqu’au départ définitif de Joseph Kabila de la tête de la RD Congo ». Une position qui ne laisse plus entrevoir une sortie de crise comme souhaitée par le président Kabila et toute la Communauté internationale. Et alors que l’élection présidentielle apparaît impossible à tenir dans les temps, l’opposition vient d’annoncer aussi son retrait du « dialogue national » en cours. Cette annonce est suivie de celle de l’Église catholique. Cette dernière aussi a annoncé dans un communiqué « suspendre temporairement sa participation au dialogue national dans un contexte de tensions exacerbées, notamment dans la capitale de la RDC, Kinshasa ».

Face à cette situation, Edem Kodjo doit rapidement tirer sa conclusion et se rendre à l’évidence. L’arbitrage de cette « guerre » entre les frères congolais se relève une mission impossible. S’il peut sauver encore quelque chose, c’est de pousser le parti au pouvoir à fixer la date de l’élection présidentielle et obtenir du président Joseph Kabila une promesse de ne pas prendre part au scrutin à venir. Une dernière option qui peut encore aider l’ex premier ministre à sortir tête haute de cette mission si difficile à lui confiée par l’Union Africaine.

Kodjo est depuis juillet dernier membre du « Groupe des sages » de l’Union Africaine dont le rôle est d’appuyer la Commission en matière de prévention et de résolution de conflits sur le continent. Il constitue une des composantes du Conseil de Paix et de Sécurité. Déjà médiateur dans la crise burkinabè, l’ancien gouverneur du Fonds Monétaire International  (FMI) est aujourd’hui face à une situation compliquée. Démissionnera t-il ou pas ? La question reste posée.

 

Jules COTI