Santé: Prévoyance sociale dans l’espace CIPRES

Santé: Prévoyance sociale dans l’espace CIPRES

Innocent Makoumbou: «Prendre en charge toute la population avec un système de financement mixte»

 

• Une Interview qui dit tout

Une vingtaine d’années passées à la Conférence interafricaine de la prévoyance sociale (CIPRES) dont une dizaine à la tête du Secrétariat Exécutif, Innocent Makoumbou est une référence dans le domaine de la sécurité sociale et régulièrement consulté à ce titre. Dans cet entretien qu’il a bien voulu nous accorder, il revient sur le bien-fondé de la création de la CIPRES qui enregistre une quinzaine de pays membres, son bilan durant les dix (10) ans passés à la tête de la structure, les actions phares développées dont les réformes institutionnelles avec l’adoption des nouveaux textes, la construction du siège de la CIPRES à Lomé au Togo sur fonds propres, entre autres.

En érudit de la question de la prévoyance sociale, Innocent Monsieur Makoumbou fait l’état des lieux dans la zone et aborde également les défis qui se posent dont l’extension de la couverture sociale à toute la population, la nécessité d’un engagement plus soutenu  des Etats membres pour l’instauration effective de la couverture du risque maladie conformément à l’article 25 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, la priorisation des modèles mixtes dans la conception des régimes de couverture maladie, etc. « Les pays devraient s’engager à prendre en charge toute la population en mettant en place le système de financement mixte (cotisations et ou fiscalité) », relève l’ancien Secrétaire Exécutif de la CIPRES, et d’esquisser des pistes à explorer pour les relever. Lisez plutôt.

 

Bonjour Monsieur Innocent Makoumbou. Vous avez passé plusieurs années à la tête de la CIPRES. Qu’est devenu aujourd’hui l’ancien Secrétaire Exécutif ?

Innocent Makoumbou répond aux questions de la presse nationale et internationale 

Après dix-neuf (19) ans à la CIPRES dont dix (10) à la tête de notre institution, je me porte bien. Je me suis mis à la disposition de mon pays le Congo et suis souvent consulté par les pays membres de la CIPRES pour des questions de sécurité sociale et surtout sur l’extension de la sécurité, en particulier la couverture maladie.

Dites-nous, c’estquoi exactement la CIPRES et quelles sont ses attributions ?

Au lancement de la CIPRES en septembre 1993, l’organisme s’était fixé quatre (04) objectifs : 1) fixer les règles communes de gestion ; 2) instituer un contrôle de la gestion des Organismes de Prévoyance Sociale (OPS) en vue de rationaliser leur fonctionnement pour mieux garantir les intérêts des assurés sociaux, y compris ceux des travailleurs migrants ; 3) réaliser des études et faire des propositions tendant à l’harmonisation des dispositions législatives et règlementaires applicables aux organismes et aux régimes de prévoyance sociale ; 4) faciliter la mise en œuvre, par des actions spécifiques au niveau régional, d’une politique de formation initiale et permanente des cadres et techniciens des organismes de prévoyance sociale dans les Etats membres.

En 2004, la Conférence a fêté ses 10 ans d’existence à Bamako au Mali. A cette occasion, le Conseil des Ministres, réuni en session ordinaire, a décidé de procéder à la relecture des textes.Ainsi, à l’issue des assises de Cotonou, en 2007, suivies d’un audit institutionnel de la Conférence, un groupe de travail réunissant des experts des pays membres a été constitué à l’effet de mettre en œuvre les innovations.En 2014, les textes consacrant la réforme juridique et institutionnelle de la CIPRES ont été adoptés par le Conseil des Ministres.Les objectifs de la Conférence ont été ainsi portés à six (06) par l’instauration de : 5) la promotion de la prévoyance sociale et le soutien des actions visant à son extension dans les États membres ; 6) l’institution d’un système d’appui-conseil et d’assistance aux Organismes de Prévoyance Sociale des États membres.

 

Qu’est-ce qui fait la spécificité de la CIPRES ?

La CIPRES a pour champ d’activité la protection sociale, notamment le contrôle de la gestion des Organismes de Prévoyance Sociale exerçant une mission publique ou d’intérêt général pour le compte des Etats. Dans le cadre de ces missions de contrôle, à la différence des autres structures ou institutions de contrôle ou de régulation, la CIPRES, à travers le Secrétariat Exécutif, ne dispose pas de moyens coercitifs quand certains manquements sont constatés lors des contrôles. Le Secrétariat Exécutif se limite à la transmission du rapport de contrôle aux autorités compétentes de chaque pays pour les suites à donner. Les sanctions en cas mauvaise gestion sont réservées exclusivement à la tutelle de chaque pays. 

S’il vous est demandé de vous évaluer, quel bilan feriez-vous de votre passage à la tête de la CIPRES ?

Il est difficile de s’auto-évaluer, mais je peux vous confirmer que nous avons pu, avec toute mon équipe, rehausser l’image de notre Institution CIPRES et surtout mis en place les outils de contrôle et de gestion qui ont contribué à l’amélioration de la gestion technique et financière de nos Organismes de Prévoyance Sociale. Aujourd’hui nos Caisses de Sécurité Sociale ont été régulièrement contrôlées et leur gestion améliorée, ce qui a permis de payer régulièrement les prestations et constituer d’importantes réserves. Ces réserves ainsi constituées ont permis à la CIPRES de créer le FIA (Fonds d’Investissement Africain, Ndlr).   

Citez-nous les actions phares que vous aviez déployées ?

Parmi les actions phares déployées qui ont permis l’amélioration de la gestion de nos Organismes, on peut citer : les ratios ou indicateurs de gestion, le Plan comptable CIPRES révisé, la réforme institutionnelle avec l’adoption des nouveaux textes, ainsi que la mise en place des nouvelles structures telles que la Cellule Appui Conseil des Organismes de Prévoyance Sociale, l’élaboration et l’adoption de la liste harmonisée des maladies professionnelles et du barème de référence d’indemnisation des AT/MP des Organismes des Etats membres, la construction du nouveau siège de la CIPRES financée sur fonds propres, grâce aux économies réalisées et aux efforts de la gestion du Secrétariat Exécutif, enfin la tenue régulière du Conseil des Ministres.

Quel est l’état des lieux de la prévoyance sociale dans l’espace CIPRES ?

La gestion des Organismes de Prévoyance Sociale a connu une amélioration positive sous l’impulsion de la CIPRES et suite aux contrôles réguliers desdits organismes. Le paiement régulier des prestations techniques, la production régulière des états financiers des organismes, l’amélioration de la gestion du recouvrement des cotisations avec la reconstitution des réserves ; la création des caisses d’assurance maladie, la prise en charge des populations non encore couvertes dans certains pays membres, l’extension de la couverture sociale à une certaine catégorie de population, etc. Mais les défis majeurs demeurent en matière de protection sociale dans la zone CIPRES, notamment l’extension de la couverture sociale à toute la population.

L’assurance maladie universelle est une composante majeure des Objectifs de Développement Durable (ODD). Quel  regard portez-vous sur les différentes initiatives développées dans chaque pays ?

Assurance maladie universelle

La CIPRES a apprécié positivement la mise en place des systèmes d’assurance maladie dans la zone. Pour une cohérence et une canalisation des efforts effectués, la CIPRES a mis en place un comité technique afin d’accompagner les Etats membres. Elle a aussi organisé le premier forum international sur la couverture maladie dans la zone. A l’issue de ce forum, les pays membres de la zone se sont engagés à mettre en oeuvre l’assurance maladie universelle.Ainsi, c’est un regard positif et d’optimisme que je porte sur le système d’assurance maladie développé dans chaque pays membre dans la zone CIPRES.

Du Bénin au Sénégal en passant par le Mali, la Côte d’Ivoire, le Togo et autres, les modèles de prévoyance sociale sont différents d’un pays à l’autre. En tant que spécialiste du domaine, quel est le meilleur, selon vous ?

Innocent Makoumbou, ancien Secrétaire exécutif de CIPRES

Il n y a pas de différence de modèles de prévoyance sociale utilisés dans les différents pays membres. Par contre, on peut noter vraisemblablement des similitudes dans la mise en place et la gestion des systèmes de prévoyance sociale.  Le système mis en place est celui par répartition dans tous les membres ; mêmes branches gérées, mêmes prestations payées, enfin même socle juridique. C’est cette ressemblance qui facilite l’harmonisation des textes dans la zone. 

Quels sont les grands défis pour le développement de la Couverture maladie universelle (CMU) dans les Etats membres de la CIPRES ?

Ces défis peuvent se résumer ainsi :

  • Susciter la volonté politique et un engagement plus soutenu des gouvernants des Etats membres dans l’instauration effective de la couverture du risque maladie conformément à l’article 25 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme ;
  • Privilégier les modèles mixtes dans la conception des régimes de couverture maladie ;
  • Privilégier l’approche progressive dans la mise en place de la couverture maladie universelle.

Pour ce faire, les pays devraient s’engager à prendre en charge toute la population en mettant en place le système de financement mixte (cotisations et ou fiscalité). Chaque pays devrait réfléchir aussi sur le système le plus favorable en tenant compte de ses spécificités.

Quelles sont les pistes à explorer pour une extension de la couverture sociale dans la zone ?

A mon avis, les pistes ci-après peuvent être explorées pour une extension de la couverture sociale dans la zone :

  • La réalisation d’un état des lieux de la couverture sociale dans la zone ;
  • La réforme des textes pour les adapter à chaque couche sociale de la population en tenant compte de leurs spécificités (secteur informel, agricoles, religieux, etc.)
  • L’implication et la volonté de l’Etat dans la prise en charge de la population non active ;
  • L’identification des approches de systèmes de couverture sociale adaptées et étendues aux populations des Etats membres ;
  • L’identification des sources de financement efficaces et pérennes et leurs modalités de recouvrement ;
  • L’identification des outils de gestion indispensables à mettre en place, en vue d’une gestion efficace et durable des systèmes de couverture sociale.

 

Propos recueillis par la rédaction