Dans un climat politique électrique, le Cameroun vient d’opérer un virage institutionnel majeur. Réunis en congrès, les parlementaires ont entériné la création d’un poste de Vice-Président de la République. Derrière cette réforme formelle, observateurs et analystes perçoivent la mise en place méticuleuse d’un mécanisme de succession, rappelant les manœuvres constitutionnelles qui avaient porté Paul Biya au pouvoir il y a plus de quarante ans.

Un calendrier qui interroge

L’annonce de cette réforme ne doit rien au hasard. Elle intervient dans la foulée immédiate de la prorogation du mandat des députés et des conseillers municipaux, une décision présidentielle qui a gelé le calendrier électoral.

Pour de nombreux experts, la légitimité même de cette modification constitutionnelle pose question : peut-on confier la refonte de l’exécutif à une assemblée dont le mandat initial est expiré ? Ce timing suggère une stratégie d’évitement. Craignant un revers électoral lors d’un double scrutin législatif et municipal — marqué souvent par des rivalités internes au parti au pouvoir (RDPC) et un risque de « vote sanction » — l’exécutif semble avoir choisi la sécurité du statu quo parlementaire pour faire passer sa réforme.

Vers un « Dauphin Constitutionnel » ?

La création de cette vice-présidence suscite une interrogation centrale : quel rôle pour cette nouvelle figure dans un État unitaire disposant déjà d’un Premier ministre ? Si certains craignent une paralysie par un « tricéphalisme » administratif, la plupart des analystes y voient surtout l’ombre du « dauphin constitutionnel ».

Le parallèle historique est frappant :

  • 1975 : Création du poste de Premier ministre, confié à Paul Biya.

  • 1979 : Une révision constitutionnelle fait du Premier ministre le successeur direct en cas de vacance du pouvoir.

  • 1982 : Démission d’Ahmadou Ahidjo et accession de Paul Biya à la magistrature suprême.

Aujourd’hui, le scénario semble se répéter. La loi, loin d’être l’expression de la volonté générale, apparaît ici comme un instrument de « droit politique » destiné à verrouiller l’alternance. Le futur Vice-Président pourrait ainsi devenir l’héritier désigné, légitimé par la Constitution avant même le verdict des urnes.

L’enjeu de l’identité et l’unité nationale

Au-delà de la mécanique juridique, c’est la question de l’identité du futur titulaire qui cristallise les tensions. Dans un pays meurtri par la crise anglophone dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest (NOSO), le choix du Vice-Président sera un signal politique déterminant.

« Si ce poste revient une nouvelle fois à un francophone pour assurer la continuité d’un système centralisé, cela risque d’exacerber les frustrations et d’alimenter les velléités séparatistes », préviennent plusieurs acteurs de la société civile.

Le poste de Vice-Président avait été supprimé en 1972 lors du passage du fédéralisme à l’État unitaire, marquant la fin d’un équilibre entre les deux entités coloniales historiques. Son rétablissement pourrait être une main tendue vers la minorité anglophone… ou, au contraire, le verrou final d’une transition pilotée par l’élite francophone actuelle, en concertation avec les partenaires internationaux, dont la France.

La fin d’une ère

Alors que la rumeur d’une visite papale imminente alimente les spéculations sur une annonce majeure, la Libye et d’autres voisins observent avec prudence. La création de ce poste marque, sans l’ombre d’un doute, le crépuscule de l’ère Biya.

Reste à savoir si ce « gré à gré » institutionnel garantira la stabilité promise ou s’il ne fera qu’accentuer le fossé entre une élite qui organise sa survie et un peuple en quête d’un véritable renouveau démocratique. Le chemin est tracé, mais la destination reste, pour le peuple camerounais, encore nimbée d’incertitudes.

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