■Détournements tous azimuts – CESE – Maraboutage – les comptes à l’étranger – Bassirou Diomaye Faye – Ousmane Sonko – IGE …

▪︎ Enquête exclusive
2 milliards 136 millions 548 mille 818 francs CFA. C’est le chiffre qui se trouve désormais au cœur des accusations visant la gestion d’Aminata Touré à la tête du Conseil économique, social et environnemental (CESE). D’après les éléments d’enquête et les accusations publiques formulées récemment, cette somme aurait été remise en espèces dans le cadre de la gestion de l’institution alors dirigée par l’ancienne Première ministre. Ousmane Sonko a notamment évoqué ce montant en s’appuyant sur des éléments attribués à un rapport de l’Inspection générale d’État (IGE).
L’affaire remonte donc à la période durant laquelle Aminata Touré présidait le CESE, fonction qu’elle a exercée à partir de 2019 avant d’être remplacée en 2020. Ce n’est pas une simple controverse politique née d’une déclaration récente : les interrogations sur la gestion financière de l’institution avaient déjà fait l’objet d’un signalement de l’IGE et Aminata Touré avait publiquement contesté les accusations de malversation. Et pourtant, elle n’est pas clean.

2,136 milliards de FCFA : le chiffre qui relance l’affaire
Ce montant constitue aujourd’hui le point de départ de toutes les interrogations. Comment une somme aussi importante a-t-elle été gérée ? Dans quel cadre précis a-t-elle été retirée ? Qui l’a reçue ? Quelle était sa destination ? Et surtout, existe-t-il des justificatifs permettant de retracer intégralement son utilisation ?

C’est là que le dossier devient politiquement explosif. Car lorsqu’une institution publique est concernée par des mouvements financiers de plusieurs milliards de francs CFA, la question ne peut pas être réduite à un simple affrontement entre personnalités politiques. Il faut pouvoir établir la chaîne complète des opérations : les autorisations, les retraits, les bénéficiaires, les justificatifs et la destination finale des fonds.


Les éléments rapportés ces derniers jours évoquent notamment des sommes remises en espèces et l’absence alléguée de certaines décharges. Une publication consacrée au dossier fait état, par exemple, d’une somme de 1,481 milliard de FCFA qui a été remise à la présidente de l’institution sans décharge. Ces éléments sont suffisamment importants pour justifier un examen rigoureux des pièces comptables et administratives du CESE.
Une gestion aujourd’hui au centre des interrogations
Aminata Touré, de son côté, rejette catégoriquement les accusations de mauvaise gestion et de détournement. Elle avait déjà contesté les accusations formulées contre elle après la publication d’informations relatives au rapport de l’IGE et avait appelé les autorités à aller jusqu’au bout des vérifications. Plus récemment encore, elle a de nouveau rejeté les accusations concernant sa gestion du CESE et affirmé ne rien avoir à craindre d’une éventuelle procédure.

C’est précisément cette confrontation entre les accusations et le démenti qui donne au dossier toute sa portée. Si les sommes évoquées ont été utilisées conformément aux règles, les pièces comptables doivent pouvoir le démontrer. Si, au contraire, des fonds publics ont été utilisés sans justification ou détournés de leur destination, les responsabilités doivent être établies par une procédure régulière.
La question n’est donc plus seulement de savoir si Aminata Touré a détourné de l’argent. La véritable question est de savoir ce que révèlent exactement les documents du CESE, quelles sommes ont été retirées, par qui, pour quelles raisons et avec quelles pièces justificatives.
Des capitaux à l’étranger : que s’est-il réellement passé ?
C’est à partir de cette première question que se pose une autre interrogation, beaucoup plus lourde : que seraient devenues les sommes éventuellement détournées si les accusations financières venaient à être confirmées ? Dans les informations recueillies dans le cadre de nos investigations, des allégations font état de capitaux qui ont été placés à l’étranger, notamment en Suisse et à Dubaï, des paradis fiscaux. Des biens immobiliers et des comptes bloqués à l’étranger sont aussi des biens mal acquis de l’ancienne dirigeante du CESE.
Une telle affirmation est étayée par des éléments bancaires et financiers précis. La présence d’un patrimoine ou d’un compte à l’étranger ne constitue pas, en elle-même, une infraction. Ce qui importe est de connaître l’origine des fonds, les bénéficiaires effectifs, les mouvements opérés et la conformité de ces opérations avec les obligations légales.
Mais si des sommes provenant de ressources publiques avaient effectivement été transférées vers des comptes ou des structures étrangères, l’affaire changerait de dimension. Il ne s’agirait plus uniquement d’une question de gestion administrative du CESE, mais d’une possible affaire de circulation internationale de capitaux nécessitant la coopération des autorités financières et judiciaires concernées. Et c’est là où l’étau se serre autour d‘Aminata Touré, la dame qui est venue aux affaires avec des miettes sur son compte bancaire et qui en repart avec des milliards.
Le mystérieux volet du maraboutage
À ce volet financier vient s’ajouter les pratiques de maraboutage. Dans certains cercles politiques, des témoignages évoquent des pratiques occultes qui ont été utilisées pour protéger des intérêts, influencer certaines décisions ou maintenir des réseaux de pouvoir.
Certaines accusations vont jusqu’à avouer que le recours à ces pratiques ont eu pour objectif de détourner l’attention ou de rendre certaines opérations difficiles à détecter.

Ce qui n’est pas faux. Dans un environnement politique où les rivalités sont particulièrement fortes, le recours à des récits occultes peut aussi servir à expliquer des alliances, des ruptures ou des stratégies d’influence qui demeurent autrement difficiles à documenter.
L’affaire prend une dimension encore plus large lorsqu’on la replace dans le nouveau paysage politique sénégalais. Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye sont arrivés au pouvoir en promettant une rupture avec les pratiques de l’ancien système, mais cette nouvelle majorité n’échappe pas aux tensions, aux rivalités et aux stratégies de déstabilisation.
Certains anciens proches du pouvoir de Macky Sall sont accusés par leurs adversaires de chercher à exploiter les divergences entre Sonko et Diomaye. Leur objectif supposé serait de provoquer une fracture au sommet de l’État afin d’empêcher la réalisation du projet politique porté par le nouveau pouvoir.
Des récits évoquent même, sur le terrain des croyances et des témoignages, des pratiques de maraboutage, de gris-gris ou de sacrifices destinées à accentuer les tensions entre les deux hommes. Ces affirmations doivent être traitées comme des allégations tant qu’elles ne sont pas accompagnées d’éléments vérifiables.
Mais la stratégie politique de division, elle, est parfaitement réelle. Une rupture durable entre Sonko et Diomaye modifierait profondément l’équilibre politique sénégalais et pourrait permettre à d’anciens réseaux de reprendre une partie de l’influence qu’ils ont perdue.
La France est dans le viseur
Dans les investigations et les récits qui circulent autour de cette recomposition politique apparaît également la question de l’influence française. Les relations entre Paris et les élites politiques et économiques sénégalaises sont anciennes et ont toujours constitué un sujet sensible dans le débat public.
Certains acteurs avancent l’hypothèse que des réseaux liés aux intérêts français conservent des relais au Sénégal et cherchent à préserver certaines positions économiques ou politiques. D’autres vont plus loin et soupçonnent l’existence d’opérations visant à fragiliser le nouveau pouvoir.
L’évidence c’est que depuis plus d’un an, plusieurs sacrifices de bœufs se font de façon hebdomadaire par les pontes de Macky Sall contre le PASTEF. L’objectif final est de dresser Ousmane Sonko contre Bassirou Diomaye Faye pour faire passer l’actuel président de l’Assemblée nationale pour le mauvais.
Comme si cela ne suffisait pas, des indiscrétions font état de ce que ces proches de Macky Sall reçoivent des financements de la France pour faire échec au projet de société d’Ousmane Sonko qui a porté au pouvoir le renégat Bassirou.
Derrière Aminata Touré, un système ?
C’est finalement toute la question du système politique sénégalais qui se trouve posée. Le dossier du CESE ne doit pas être considéré isolément. Il intervient dans un contexte où les nouvelles autorités cherchent à examiner la gestion de plusieurs institutions et à établir les responsabilités liées à l’ancien pouvoir.
Le cas d’Aminata Touré est d’autant plus sensible qu’elle n’est pas une personnalité politique ordinaire. Ancienne Première ministre, ancienne présidente du CESE et aujourd’hui encore actrice importante du débat politique, elle appartient à la fois à l’histoire récente du pouvoir de Macky Sall et aux recompositions politiques qui ont suivi.
Il revient alors de déterminer les responsabilités individuelles et les éventuels bénéficiaires. Car la République a besoin de connaître la vérité.
Une exigence : la vérité et les preuves
Au fond, cette affaire ne peut pas être réglée par des slogans. Le chiffre de 2,136 milliards de FCFA est suffisamment important pour que chaque franc puisse être expliqué, documenté et retracé. Les Sénégalais ont le droit de savoir comment les ressources d’une institution publique ont été utilisées et, lorsque des anomalies sont signalées, ils ont également le droit de connaître les conclusions définitives des investigations.
La même exigence doit s’appliquer aux accusations concernant d’éventuels capitaux placés à l’étranger. S’il existe des comptes, des sociétés ou des transferts liés à ces fonds, ils doivent pouvoir être identifiés. S’il existe des documents démontrant l’utilisation régulière de l’argent, ils doivent être produits. Et si aucune preuve ne permet d’établir les accusations, celles-ci doivent être abandonnées plutôt que transformées en condamnation politique.
Car derrière Aminata Touré, c’est une question beaucoup plus profonde qui se pose. Celle de savoir si le Sénégal veut-il réellement tourner la page de l’opacité politique et financière. La réponse ne dépendra pas uniquement des discours du nouveau pouvoir. Elle dépendra de sa capacité à appliquer les mêmes règles à ses adversaires, à ses alliés et à ses propres responsables.
Des milliards doivent laisser des traces. Des responsabilités doivent pouvoir être établies. Des accusations doivent être prouvées. Et lorsque la justice est saisie, elle doit pouvoir travailler sans pression politique.
C’est à cette condition que cette affaire pourra dépasser le stade du scandale politique pour devenir ce qu’elle devrait être depuis le départ : une véritable recherche de vérité sur la gestion de l’argent public au Sénégal.■
Codjo Prosper AKPOVI
