À Libreville, le débat sur la place des étrangers dans l’économie et la société gabonaises prend une tournure de plus en plus sensible. Entre volonté légitime de favoriser l’emploi national, inquiétudes démographiques et discours de rejet, une ligne rouge semble se dessiner. Au moment où le Gabon entend renforcer son rôle dans l’Union africaine, la question interpelle directement les autorités.
Le constat n’est pas nouveau . Le Gabon a depuis longtemps recours à une importante main-d’œuvre étrangère, notamment dans certains secteurs économiques. Mais ces dernières semaines, le débat semble avoir changé de nature. Derrière la revendication d’une meilleure protection des travailleurs gabonais apparaît, chez certains acteurs, un discours qui confond la préférence nationale, contrôle migratoire et rejet de l’étranger.
34 %, un chiffre de trompe-l’oeil
Selon plusieurs personnes plus de 34 % de la population gabonaise serait étrangère. Ce chiffre qu’ une invention sortie de quelque part. Même si il est vérifié, transformer ce chiffre démographique en démonstration selon laquelle les étrangers auraient pris le contrôle des responsabilités et des emplois les plus importants est d’ aller beaucoup plus loin que ce que permettent d’établir ces données.
Pour déterminer la réalité de la présence étrangère dans les fonctions dirigeantes, il faudrait disposer de données précises, secteur par secteur : administration publique, entreprises publiques, secteur privé, industrie, commerce, santé, enseignement, professions libérales, etc.
En l’absence de telles données, les affirmations générales selon lesquelles les étrangers seraient « mieux lotis » que les Gabonais ou occuperaient massivement les postes stratégiques doivent être considérées avec prudence. Le débat mérite des statistiques, pas des slogans.
En clair, les 34% ne sont qu’un chiffre fictif émanant des ennemis du Brice Clotaire N’Guema qui veulent sa chute. C’est d’ailleurs eux qui montent les petits réseaux un peu partout au Gabon pour alimenter la montée de la xénophobie, de l’ethnocentrisme et du régionalisme.
Des informations recueillies dans le cadre de nos investigations font également état de réunions organisées dans certaines localités, autour de discours visant à faire prospérer la xénophobie, l’ethnocentrisme et le régionalisme dans le pays. Ces informations mettent en cause des réseaux liés aux personnalités qui se disent nationalistes.
C’est dans cette logique qu’une conférence de presse a été organisée samedi où un réseau similaire a tenté désespérément d’expliquer aux médias les raisons de cette aversion contre les étrangers.
Ne pas confondre mobilité et criminalité
Autre argument régulièrement avancé : celui de ressortissants étrangers qui arriveraient clandestinement au Gabon par voie maritime, parfois à bord d’embarcations ou de navires.
Là encore, une distinction s’impose. Le contrôle des frontières et la lutte contre l’immigration clandestine relèvent naturellement de la responsabilité d’un État. Mais le simple fait qu’une personne entre au Gabon autrement que par avion ne constitue évidemment pas, en soi, une preuve d’immigration clandestine.
Les migrations africaines sont historiquement largement terrestres et régionales. Un ressortissant camerounais, congolais ou équato-guinéen peut, selon les conditions et les règles applicables, se déplacer par route ou par voie maritime. Le coût du transport aérien constitue par ailleurs un obstacle réel pour une partie des populations.
« Dans tout débat sur l’immigration, la première exigence doit être la précision des termes. Un étranger n’est pas nécessairement un immigré clandestin. Un immigré n’est pas nécessairement un délinquant. Et une personne qui arrive par voie maritime n’est pas automatiquement entrée clandestinement sur le territoire », a souligné un juriste gabonais.
Selon lui, la question doit être traitée à partir du droit : conditions d’entrée, titre de séjour, droit au travail, statut administratif et éventuelles infractions. C’est seulement sur cette base que l’État peut agir efficacement. Dans le même temps, il soutient qu’il faut éviter de tirer des conclusions sur la place des étrangers dans les postes de responsabilité à partir d’un simple chiffre démographique. Si l’on affirme que les étrangers occupent une proportion disproportionnée des fonctions stratégiques, il faut produire des données précises permettant de l’établir.
Enfin, le Gabon doit trouver un équilibre entre la souveraineté de l’État, la protection de l’emploi national et ses engagements en matière d’intégration africaine. Ces objectifs ne sont pas nécessairement contradictoires. Cette approche permet de ramener le débat à ce qui devrait être son fondement : le droit et les faits, plutôt que les généralisations.
« Ils sont venus travailler, pas prendre la place de quelqu’un »
Pour les étrangers installés légalement au Gabon, la situation est vécue avec une certaine inquiétude. « Je vis au Gabon depuis plusieurs années. J’y ai créé une petite entreprise, j’emploie des Gabonais et je paie mes impôts. Je comprends parfaitement que le gouvernement veuille favoriser l’emploi des nationaux. C’est normal qu’un État protège ses citoyens », a témoigné un étranger.
Pour lui, on a l’impression que le simple fait d’être étranger devient suspect. On peut respecter les lois, avoir ses papiers en règle, investir et créer des emplois, et malgré tout être présenté comme quelqu’un qui vient voler le travail des Gabonais.
« Nous ne demandons pas de privilèges. Nous demandons simplement d’être jugés sur notre activité, notre comportement et notre respect des lois. Si quelqu’un est en situation irrégulière, qu’il soit sanctionné. Mais il ne faut pas mettre tous les étrangers dans le même sac. »; a-t-il précisé. Cette distinction est importante. Une politique migratoire peut être stricte sans être discriminatoire. Elle peut sanctionner l’irrégularité sans faire de la nationalité étrangère une faute en soi.
Le Gabon confronté à son propre paradoxe démographique
Le débat prend une autre dimension lorsqu’on regarde la démographie. Le Gabon reste un pays relativement peu peuplé. La population continue de progresser, mais la fécondité a fortement diminué sur plusieurs décennies. La Banque mondiale estimait ainsi la fécondité à 3,6 enfants par femme en 2024, contre 5,5 en 1990. Ces données montrent une transition démographique profonde avec une fécondité nettement plus basse qu’auparavant.
Dans ce contexte, la question de l’immigration ne peut être abordée uniquement sous l’angle de la menace. Elle doit aussi être considérée sous celui de la main-d’œuvre, des compétences, de la démographie, de la consommation, de l’investissement et du renouvellement de la population active.
« La peur ne doit pas devenir une politique publique »
C’est précisément ce que redoutent certaines associations engagées sur les questions sociales et migratoires. « Nous constatons une montée des tensions dans les discussions autour de l’immigration. Des Gabonais expriment de vraies difficultés : chômage, pouvoir d’achat, accès à certains emplois. Il faut entendre ces préoccupations. Mais il faut également empêcher que ces difficultés soient systématiquement attribuées aux étrangers », a soulevé une responsable d’association.
La cinquantenaire croisée à Franceville estime que la société peut demander davantage de contrôle aux frontières, exiger que les entreprises respectent les règles de recrutement et défendre la priorité donnée aux nationaux, tout en respectant la dignité des personnes étrangères.
De même, elle argue que le Gabon est un pays africain. Ses voisins sont africains. Les échanges humains, commerciaux et familiaux entre les pays du continent sont anciens. Nous devons donc faire attention à ne pas construire un discours qui oppose artificiellement les Gabonais aux autres Africains. « Le président doit être attentif à cette situation. Ceux qui s’en prennent indistinctement aux étrangers peuvent donner l’impression de défendre le pays, mais ils risquent surtout d’alimenter des tensions et de dégrader l’image du Gabon. », a t-elle conclu.
Il est parfaitement légitime pour un État de vouloir donner une priorité à ses citoyens dans l’accès à certains emplois, notamment lorsque cela est prévu par la loi.
Mais une politique de préférence nationale doit rester juridique, transparente et fondée sur la nationalité et les compétences et non glisser vers une suspicion généralisée à l’égard des étrangers. Car le Gabon est historiquement une terre d’accueil et un pays fortement connecté à ses voisins d’Afrique centrale. Et c’est précisément là que se situe le paradoxe.
Le Gabon affirme vouloir renforcer son ancrage continental. Le président Brice Clotaire Oligui Nguema a notamment affiché l’ambition de voir le Gabon jouer un rôle accru au sein des institutions africaines et le pays a porté sa candidature à l’organisation du sommet de l’Union africaine en 2027. Dans ces conditions, le débat sur la place des étrangers prend une dimension particulière.
L’Afrique ne peut pas réclamer l’intégration et multiplier les barrières
L’Union africaine a adopté en 2018 un protocole consacré à la libre circulation des personnes, au droit de résidence et au droit d’établissement. Le texte présente la mobilité comme un instrument de l’intégration africaine. Mais la réalité demeure beaucoup plus fragmentée.
Plusieurs pays africains continuent d’imposer des visas aux ressortissants d’autres États africains, tandis que certains ont entrepris de faciliter davantage les déplacements intra-africains. Le Togo, par exemple, a annoncé en 2026 l’exemption de visa pour les ressortissants des États membres de l’Union africaine.
Dès lors, le Gabon doit pouvoir concilier deux impératifs : protéger ses intérêts nationaux et participer à la construction d’une Afrique plus intégrée.
Monsieur le Président, attention à ceux qui parlent en votre nom
Brice Clotaire Oligui Nguema peut parfaitement défendre une politique de préférence nationale. Il peut demander que les Gabonais bénéficient d’un accès prioritaire à l’emploi. Il peut exiger des entreprises qu’elles forment davantage de travailleurs gabonais. Il peut également renforcer le contrôle des frontières et lutter contre l’immigration irrégulière. Mais une chose ne doit pas être confondue avec une autre : la défense des intérêts nationaux et le rejet de l’étranger ne sont pas synonymes.
Le chef de l’État gagnerait donc à clarifier cette ligne rouge. Car ceux qui alimentent une hostilité généralisée envers les étrangers ne lui rendent pas nécessairement service. Ils peuvent au contraire donner de sa politique une image différente de celle que les autorités souhaitent projeter.
Et le comble c’est que depuis l’expansion de la campagne ethnocentrique dans le pays, la côte de popularité du président Oligui N’Guema a commencé par chuter. Celui qui a été élu en 2025 avec plus de 90% n’est plus bien aimé par les Gabonais.
D’ailleurs des sources bien renseignées indiquent que c’est la diaspora hostile à la politique du président qui finance ce projet macabre de xénophobie. L’idée est de dresser le peuple contre le chef de l’Etat, instiguer une révolution inattendue et surtout de saboter l’organisation du prochain sommet de l’UA.
Monsieur le Président, ceux qui transforment la préférence nationale en hostilité envers l’étranger ne défendent pas nécessairement votre politique. Ils peuvent aussi être en train de l’affaiblir et de ternir l’image du Gabon.■
Prosper A. Ndong

