Au Ghana, des centaines de femmes, pour la plupart âgées, vivent dans des conditions de relégation extrême après avoir été accusées de sorcellerie. Chassées de leurs communautés, souvent violentées, elles survivent aujourd’hui dans des camps informels du nord du pays, dans l’indifférence quasi totale des autorités. Un nouveau rapport d’Amnesty International, intitulé Marquées à vie, lève le voile sur une crise humanitaire aussi discrète que persistante, et appelle à une action urgente de l’État ghanéen.
Des accusations arbitraires aux conséquences dramatiques
Les accusations de sorcellerie au Ghana sont majoritairement portées contre des femmes âgées, marginalisées, souvent veuves, malades, pauvres ou tout simplement indépendantes. Il suffit parfois d’un rêve, d’un décès inexpliqué ou d’une maladie pour qu’une femme soit désignée comme sorcière.
« J’ai refusé que le chef du village épouse une de mes filles. Un jour, un enfant est tombé malade et le chef m’a accusée de sorcellerie », témoigne Fatma, désormais réfugiée dans le camp de Kukuo. À Gnani, une autre femme, Fawza, explique que son voisin a affirmé l’avoir vue en rêve tenter de le tuer, ce qui a suffi à la bannir de la communauté.
Ces femmes, traquées et rejetées, n’ont souvent d’autre choix que de fuir pour survivre. Elles trouvent refuge dans des camps vieux de plusieurs décennies, parfois même centenaires, tels que ceux de Gnani, Kukuo ou Gambaga, situés dans les régions nordiques du pays. Si ces camps sont parfois perçus comme des lieux de protection, ils sont en réalité des zones de survie à peine habitables, sans accès suffisant à l’eau potable, aux soins ou à une alimentation décente.
Une crise humanitaire enracinée dans les stéréotypes de genre
Le rapport d’Amnesty International met en lumière les mécanismes sociaux profondément ancrés qui facilitent ces violences : patriarcat, superstition, absence d’éducation, et impunité. La figure de la « vieille sorcière », enracinée dans l’imaginaire collectif, continue de justifier l’exclusion des femmes qui ne se conforment pas aux rôles traditionnels.
« Ils s’arrangent toujours pour porter des accusations contre vous, surtout si vous travaillez dur, si vous restez forte et si vous vous débrouillez bien en tant que femme », confie une survivante du camp de Kukuo.
Les accusations, souvent orchestrées par des membres de la famille ou des voisins, dégénèrent en actes de violence. En juillet 2020, Akua Denteh, une femme de 90 ans, a été lynchée dans la région de Savannah. Deux hommes ont été condamnés à 12 ans de prison pour sa mort, mais ce jugement reste une rare exception dans un système où la majorité des auteurs de violences ne sont jamais inquiétés.
L’absence de cadre juridique : un vide dangereux
En 2023, le Parlement ghanéen avait adopté un projet de loi visant à criminaliser les accusations de sorcellerie. Pourtant, le texte n’a jamais été promulgué par le président de l’époque, Nana Akufo-Addo, laissant un vide juridique lourd de conséquences.
Sans législation spécifique, les accusations continuent de prospérer dans l’impunité. « Les autorités doivent adopter une législation qui criminalise spécifiquement les accusations de sorcellerie et les attaques rituelles », insiste Genevieve Partington, directrice nationale d’Amnesty Ghana.
En février 2025, un espoir renaît : sous la pression d’Amnesty et d’acteurs de la société civile, le projet de loi a été réintroduit au Parlement. Une avancée encore fragile mais qui pourrait marquer un tournant si elle est suivie d’une volonté politique réelle.
Une réponse attendue : globale, structurelle et urgente
Pour Michèle Eken, chercheuse senior à Amnesty International, la solution ne peut se limiter à l’adoption d’une loi. Elle exige une approche multisectorielle : justice, éducation, sensibilisation, soutien psychologique et économique aux victimes, et surtout réintégration dans les communautés.
L’ONG recommande la mise en place :
-
d’une campagne nationale de sensibilisation pour éradiquer les croyances discriminatoires ;
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de programmes de réintégration communautaire des femmes accusées ;
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de mécanismes de protection pour prévenir les violences à leur encontre ;
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et d’une reconnaissance officielle du statut de victime pour les femmes vivant dans les camps.
Un phénomène régional alarmant
Si le Ghana attire aujourd’hui l’attention grâce au rapport d’Amnesty, la problématique dépasse ses frontières. En février 2024, huit femmes ont été contraintes de boire du poison en Guinée-Bissau. En mars 2024, deux femmes de 60 et 65 ans ont été lapidées publiquement en République Démocratique du Congo, leurs corps brûlés, pour avoir prétendument causé la mort de plusieurs personnes.
Pour Samadu Sayibu, chargé de programme au sein de l’ONG ghanéenne Songtaba, ces violences reflètent « les attitudes de la société à l’égard des personnes âgées, en particulier des femmes, et met en lumière des enjeux tels que le genre, la pauvreté et l’éducation ».
Justice, pas charité
Les survivantes des accusations de sorcellerie ne demandent pas la charité. Elles réclament justice, dignité et sécurité. Dans un Ghana souvent cité en exemple pour sa stabilité démocratique, l’inaction face à ces violations flagrantes des droits humains constitue une tâche persistante. Le pays est aujourd’hui à la croisée des chemins : entre perpétuer une tradition archaïque et brutale ou affirmer, enfin, que la protection des droits humains ne souffre aucune exception.
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