Technologie : Guerre en Ukraine, le risque d’une fragmentation de l’internet?

Technologie : Guerre en Ukraine, le risque d’une fragmentation de l’internet?

Depuis quelques jours, les voix de décideurs politiques et de responsables de la gouvernance du numérique dans les pays occidentaux se font entendre pour demander le retrait ou le blocage des adresses internet attribuées à la Russie au niveau mondial. 

Des décideurs politiques et des responsables de la gouvernance du numérique dans les pays occidentaux demandent le retrait ou le blocage des adresses Internet attribuées à la Russie. Cette demande, pour le moins radicale, est portée principalement par les représentants ukrainiens au sein de la Société pour l’attribution des noms de domaine et des numéros sur internet (Icann) qui est pour mémoire l’organisation chargée d’œuvrer à la préservation de la sécurité, la stabilité et l’interopérabilité de l’internet. L’objectif de cette proposition serait ainsi de stopper la propagande en ligne du Kremlin et d’empêcher les velléités de cyberattaques de la Russie. 

Mais si fermer l’accès à l’internet dans toute une région est techniquement faisable, le remède risque d’être pire que le mal. Bannir un pays du réseau global pourrait aussi nuire à l’ensemble des communications réalisées par internet dans le monde.

Des pressions sur la gouvernance de l’internet mondial

Les effets de ces mesures, que l’on compare à tort, à la décision prise par l’Europe d’interdire le survol de son espace aérien par les avions de ligne russes, auraient des répercussions délétères pour la plupart des pays du monde, alerte Pierre Bonis, directeur général de l’Afnic, l’Association française pour le nommage internet en coopération, en charge de la gestion du .fr, et notamment avec ses partenaires européens, celui de l’Ukraine. « Il serait assez simple techniquement d’enlever le .ru, qui est celui de la Russie, du fichier inscrit dans le système des noms de domaine. Les navigateurs de l’internet ne pourraient plus atteindre les adresses web du pays et cette mesure effacerait une partie de l’internet mondial, explique-t-il. Cette demande a été formulée officiellement par les représentants ukrainiens à l’Icann mais aussi auprès de l’organisme qui gère l’attribution des adresses IP en Europe. Elle vient d’être rejetée. Mais ce qui nous inquiète est que ce genre de demande est proposée par des personnes qui ne sont pas en charge des infrastructures critiques de l’internet et exercent une pression de plus en plus forte sur les responsables de ces organismes de gestion en leur intimant l’ordre de prendre position dans des conflits internationaux, aussi épouvantables soient-ils. Et ce n’est pas le rôle de ces organismes qui veillent au bon fonctionnement des protocoles critiques de l’internet. Leur rôle est qu’internet fonctionne en permanence pour tous et en tout lieu. »

La Russie a adopté, fin 2019, une loi lui permettant de mettre en place un « internet souverain » dénommé Runet. Le pays se targue ainsi d’être en mesure de se couper du reste du monde. Mais déjà testé à plusieurs reprises, cet internet local sert plutôt à censurer les informations que diffusent les réseaux sociaux étrangers. Runet est donc un nouveau « rideau de fer numérique » comparable aux dispositifs mis en place par les Chinois et les Iraniens. En revanche, la multiplication de ces intranets régionaux dans le monde est inquiétante. Leur généralisation conduirait peu à peu à une fragmentation du grand réseau des réseaux, qui lui, a été pensé à l’origine pour être un maximum interopérable, neutre et accessible à tous les internautes, quel que soit leur lieu de résidence.

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