
Il connaît les quais, les navires, les armateurs et les chaînes logistiques internationales. Il maîtrise aussi les rouages de l’administration publique et les arbitrages gouvernementaux. En nommant Edem Kokou Tengue directeur général du Port autonome de Lomé (PAL), les autorités togolaises confient la destinée de la première infrastructure économique du pays à un homme dont toute la carrière semble avoir convergé vers le secteur maritime.
À 46 ans, l’actuel ministre chargé de l’Économie maritime et de la Protection côtière ajoute une nouvelle responsabilité à un parcours déjà marqué par des expériences dans le secteur privé, les institutions internationales et l’administration publique. Une nomination qui intervient à un moment où le Port autonome de Lomé est appelé à consolider sa position de hub logistique régional, dans un environnement de plus en plus concurrentiel.
Pour beaucoup d’observateurs du secteur, ce choix traduit la volonté des autorités de miser sur un profil davantage technicien que politique, capable de faire le lien entre la stratégie gouvernementale et les réalités opérationnelles du premier port du pays.
Le fil conducteur d’une carrière : la mer
Chez Edem Kokou Tengue, le secteur maritime n’est pas une affectation de circonstance. C’est le fil rouge d’un parcours professionnel construit sur plusieurs continents.
Après une formation supérieure en France et au Royaume-Uni, où il se spécialise dans les domaines de l’économie, de la finance, du management et de la gouvernance, il choisit le secteur privé plutôt qu’une carrière administrative. Diplômé notamment de Sciences Po Paris, titulaire de plusieurs diplômes universitaires britanniques et d’un MBA de l‘Imperial College de Londres, il acquiert très tôt une culture internationale qui marquera sa manière d’aborder les politiques publiques.
Son passage chez Maersk, premier armateur mondial de transport maritime et de logistique, constitue une étape décisive. Au sein du groupe danois, il découvre les exigences du commerce international, les impératifs de compétitivité des ports et la complexité des chaînes d’approvisionnement qui relient les continents.
De fonctions techniques en responsabilités managériales, il finit par prendre la direction de Maersk Togo. Une position qui le place au contact quotidien des acteurs portuaires, des transitaires, des chargeurs et des autorités administratives.
Cette expérience nourrit sa connaissance du Port autonome de Lomé bien avant son entrée au gouvernement.
L’appel du service public
Lorsque le président Faure Gnassingbé fait appel à lui en 2020 pour prendre les rênes du ministère de l’Économie maritime, de la Pêche et de la Protection côtière, beaucoup y voient l’arrivée d’un spécialiste plutôt que celle d’un homme politique.
Le choix n’est pas anodin. À cette période, le Togo cherche à renforcer sa stratégie d’économie bleue, à sécuriser son espace maritime et à améliorer encore les performances de son port, devenu un maillon essentiel du commerce régional.
Durant son premier passage au gouvernement, Edem Kokou Tengue pilote plusieurs réformes touchant à la gouvernance maritime, à la pêche, à la protection du littoral et à la modernisation du secteur. Son ministère accompagne également les projets visant à renforcer la compétitivité du Port autonome de Lomé face aux grandes plateformes portuaires de la sous-région.
Après une parenthèse politique, il est rappelé au gouvernement en 2025. Depuis, il demeure ministre chargé de l’Économie maritime et de la Protection côtière. Sa nomination à la direction générale du PAL ne l’éloigne donc pas de son portefeuille ministériel ; elle prolonge plutôt son action dans un cadre plus opérationnel.
Le Port autonome de Lomé, un outil stratégique
Plus qu’une infrastructure, le Port autonome de Lomé est l’un des principaux moteurs de l’économie togolaise
Unique port en eau profonde naturelle de la façade atlantique ouest-africaine capable d’accueillir les plus grands porte-conteneurs, il constitue un point d’entrée privilégié pour les marchandises destinées non seulement au Togo, mais aussi aux pays enclavés du Sahel, notamment le Burkina Faso, le Mali et le Niger.
Au fil des années, d’importants investissements ont transformé la plateforme portuaire : construction de nouveaux terminaux, modernisation des équipements, digitalisation des procédures douanières et amélioration des capacités de traitement des marchandises.
Ces performances ont permis au PAL de renforcer sa place dans les échanges régionaux. Mais elles ne mettent pas fin aux défis.
Les ports de Tema, d’Abidjan, de Cotonou ou encore de Kribi poursuivent eux aussi leur modernisation et cherchent à attirer les mêmes flux commerciaux. Dans cette compétition, la rapidité des opérations, la qualité des services, les coûts logistiques et la fluidité administrative deviennent des critères décisifs.
C’est dans cet environnement que le nouveau directeur général devra inscrire son action.
De la stratégie à l’exécution
L’une des particularités d‘Edem Kokou Tengue réside dans sa capacité à naviguer entre plusieurs univers.
Il connaît les attentes des investisseurs pour avoir travaillé dans une multinationale. Il connaît les contraintes de l’État pour avoir participé à la définition des politiques publiques. Il connaît enfin les réalités du secteur maritime, dont il suit les évolutions depuis plus de deux décennies.
Cette triple expérience pourrait constituer un atout au moment où le Port autonome de Lomé cherche à accélérer sa transformation numérique, améliorer ses performances opérationnelles et répondre aux nouvelles exigences du commerce international, notamment en matière de transition énergétique, de décarbonation du transport maritime et de sécurisation des chaînes logistiques.
Reste que les attentes sont élevées. Les opérateurs économiques espèrent davantage de fluidité dans les procédures, une réduction des délais de passage des marchandises et une amélioration continue des services portuaires.
Le défi du leadership
Prendre la direction générale du Port autonome de Lomé ne consiste pas seulement à gérer des infrastructures.
C’est piloter une institution où cohabitent enjeux économiques, impératifs sécuritaires, exigences sociales et intérêts stratégiques. Le directeur général doit dialoguer avec les compagnies maritimes, les concessionnaires, les transporteurs, les administrations publiques, les partenaires techniques et les investisseurs.
Il lui faut également accompagner les milliers d’emplois directs et indirects générés par les activités portuaires, tout en maintenant la compétitivité d’un outil considéré comme vital pour l’économie nationale.
Dans un contexte international marqué par les tensions sur les chaînes d’approvisionnement, les fluctuations du commerce mondial et les nouvelles normes environnementales, la mission s’annonce particulièrement exigeante.
Le choix de la continuité
La désignation d’Edem Kokou Tengue peut aussi être lue comme un choix de continuité.
Depuis plusieurs années, le Port autonome de Lomé poursuit une stratégie de modernisation destinée à conforter sa place parmi les principales plateformes logistiques d’Afrique de l’Ouest. Les investissements engagés dans les infrastructures, la digitalisation et l’amélioration des services ont profondément modifié le visage du port.
Le nouveau directeur général hérite donc d’un outil performant, mais confronté à des défis permanents : préserver les acquis, attirer de nouveaux trafics, renforcer les corridors vers les pays de l’hinterland et anticiper les mutations du transport maritime mondial.
Un homme attendu sur les résultats
Discret dans sa communication publique, peu enclin aux déclarations spectaculaires, Edem Kokou Tengue s’est forgé la réputation d’un gestionnaire méthodique. Ceux qui l’ont côtoyé décrivent un dirigeant attaché aux chiffres, aux procédures et à la recherche de solutions concrètes.
À la tête du Port autonome de Lomé, ce sont désormais les résultats qui serviront de principal indicateur de son action : évolution du trafic, amélioration des performances logistiques, attractivité de la plateforme, qualité des services et capacité du port à conserver son avance dans une compétition régionale toujours plus vive.
Pour cet homme dont la carrière s’est construite entre les salles de conseil, les bureaux ministériels et les quais des ports, la nouvelle fonction ressemble moins à un changement de cap qu’à l’aboutissement d’un itinéraire professionnel entièrement tourné vers la mer et le commerce international.■
Codjo Prosper AKPOVI

