Des informations présentées comme confirmées et recoupées auprès de sources concordantes font état d’une aggravation de la crise liée à la gestion des déserteurs des Forces de soutien rapide (FSR) ayant rejoint l’armée. Ce qui constituait initialement un gain médiatique et militaire pour l’armée semble progressivement se transformer en un problème sécuritaire et financier potentiellement explosif.
Au cœur de cette crise se trouvent plusieurs facteurs : le non-respect présumé des engagements financiers pris envers les soldats déserteurs, des accusations de corruption visant certains commandants intermédiaires et des menaces explicites de retour au sein des Forces de soutien rapide avec l’équipement et les véhicules militaires.
Sur le terrain, plusieurs sources militaires et civiles rapportent que les déserteurs intégrés dans des formations relevant de l’armée subissent d’importants retards dans le versement des allocations financières qui leur auraient été promises au moment de leur défection. Cette situation alimente un mécontentement croissant parmi ces combattants, qui estiment que leurs engagements n’ont pas été respectés.

Le cas du commandant déserteur Al-Nour Gouba, présenté comme l’une des figures de proue des déserteurs, constitue un exemple significatif de cette tension. Selon les informations disponibles, son directeur de cabinet aurait fait part directement, lors d’un appel, du mécontentement généralisé de ses combattants face à ce qu’ils considèrent comme une forme d’« ignorance » de leur dossier par le commandement de l’armée. Il aurait également averti que le déploiement de ses troupes sur les lignes de front, dans les conditions actuelles, pourrait les pousser à retourner dans les rangs des Forces de soutien rapide, avec leurs véhicules militaires.
Le mécontentement ne se limiterait toutefois pas au groupe d’Al-Nour Gouba. Il concernerait également un nombre plus large de soldats issus des défections, dont certains accusent directement leurs commandants de terrain d’avoir reçu les fonds destinés aux combattants et de se les être appropriés. Ces accusations interviennent dans un contexte marqué par un manque de transparence concernant l’entité chargée de gérer et de distribuer les paiements au sein de la structure militaire.
Cette situation fait apparaître un double risque opérationnel. La menace d’un retour « avec les véhicules » constitue un enjeu particulièrement sensible. Ces combattants disposent d’une expérience importante du terrain ainsi que d’une connaissance des mouvements, positions et dispositifs de l’armée. Une défection inverse pourrait donc entraîner une double perte pour l’armée : d’une part, la perte de ressources humaines et matérielles, et d’autre part, le risque de transmission d’informations opérationnelles à l’adversaire.
Implication présumée dans des opérations d’exfiltration à El-Fasher
Dans ce contexte, de nouvelles informations attribuées à des sources locales font état d’une implication présumée de déserteurs des FSR opérant sur les axes d’El-Fasher et dans les zones désertiques, en coordination avec le renseignement militaire de l’armée soudanaise. Selon ces sources, ces réseaux auraient participé à l’exfiltration d’un nombre important d’officiers de la 6e Division, ainsi que de commandants de la Force conjointe, depuis El-Fasher et les zones environnantes vers Al-Dabba, dans le nord du Soudan.
Les mêmes sources affirment que certains déserteurs auraient reçu des sommes importantes en contrepartie de leur participation à ces opérations. Le coût d’exfiltration d’un seul officier aurait, selon ces allégations, atteint entre 150 et 200 milliards de livres soudanaises. Ces montants, qui nécessitent une vérification indépendante, illustreraient l’existence possible d’un système financier parallèle autour des opérations de défection et d’exfiltration.
Parmi les personnes qui auraient été exfiltrées figureraient notamment Youssef Sam, conseiller de Minawi, le commandant des forces « Art Art » au camp de Zamzam, Mohi Al-Dine Chouqar, responsable des « Takayas » à El-Fasher et cadre sécuritaire de la Force conjointe, ainsi que Abdel Rahman Adam Mohamed Mahmoud, responsable de la Sécurité populaire à El-Fasher. Les sources évoquent également l’exfiltration d’un nombre important d’officiers et de soldats appartenant à l’armée et à la Force conjointe.
Selon ces mêmes informations, des enquêtes de terrain auraient établi l’implication présumée du général Al-Nour Gouba et d’autres acteurs dans la gestion de ce réseau sur les axes d’El-Fasher et du désert. Les opérations auraient permis la sortie de plus de 3 000 soldats et officiers, de différents grades, depuis El-Fasher, en passant notamment par les zones de « Qarni », « Hella Saleh » et « Hella Cheikh », en direction d’Al-Dabba.
Les sources affirment par ailleurs que le réseau aurait exploité le décret d’amnistie générale attribué au commandant des FSR, le général Mohamed Hamdan Dagalo, permettant une sortie volontaire sans poursuites. Selon cette version, cette mesure aurait été utilisée, en coordination avec des éléments du renseignement militaire, pour faciliter l’exfiltration d’officiers recherchés par les FSR en contrepartie de paiements financiers.
Ces accusations, si elles étaient confirmées de manière indépendante, ajouteraient une dimension supplémentaire à la crise actuelle : les réseaux de déserteurs ne constitueraient plus uniquement un enjeu de recrutement et d’intégration militaire, mais pourraient également jouer un rôle dans des opérations clandestines d’exfiltration de personnels militaires et sécuritaires.
Accusations juridiques concernant Al-Nour Gouba
Parallèlement, des juristes cités dans les informations disponibles mettent en cause la responsabilité du général Al-Nour Gouba dans les violations qui auraient été commises à El-Fasher lorsqu’il était responsable de l’axe d’El-Fasher et du Nord-Darfour.
Selon leur analyse, certaines violations auraient été commises sous le contrôle ou la supervision du général Gouba, en coordination avec le renseignement militaire de la 6e Division à El-Fasher. Les juristes invoquent à cet égard le principe de responsabilité du commandant, selon lequel la responsabilité d’un supérieur hiérarchique peut être engagée lorsqu’il avait connaissance, ou aurait dû avoir connaissance, de crimes commis par des forces placées sous son commandement et qu’il n’a pas pris les mesures nécessaires pour les prévenir ou les réprimer.
Les mêmes juristes affirment que des réseaux opérant à l’intérieur et à l’extérieur d’El-Fasher auraient été impliqués dans des meurtres, des assassinats de civils et des pillages. Ils estiment, sur cette base, que la responsabilité du général Gouba pourrait être recherchée pour les actes commis pendant la période où il exerçait son commandement.
Cette interprétation repose notamment sur une publication attribuée à l’armée soudanaise faisant état de contacts directs entre le général Gouba et les autorités de l’État depuis le début de la guerre et présentant son rôle comme important dans les opérations militaires. Les juristes considèrent que ces éléments constitueraient un indice de la coordination entre Gouba et le renseignement militaire. Ils établissent également un parallèle avec le cas d’Abou Agla Keikel, présenté comme ayant auparavant collaboré avec le renseignement militaire dans l’État d’Al-Jazira et ayant fait l’objet de sanctions internationales.
Toutefois, les accusations concernant les crimes commis à El-Fasher, l’ampleur des opérations d’exfiltration et la responsabilité personnelle d’Al-Nour Gouba demeurent des allégations qui nécessitent des éléments de preuve indépendants et une procédure d’établissement des faits. Elles doivent donc être distinguées des éléments relatifs au mécontentement financier des déserteurs, qui constitue le point central de la présente analyse.
Une crise administrative et institutionnelle
À ce risque opérationnel s’ajoute une crise administrative et institutionnelle. La répétition des accusations de détournement des fonds destinés aux déserteurs met en évidence, selon les sources, l’absence d’un mécanisme institutionnel et transparent permettant de gérer leur intégration. En l’absence d’une structure financière et juridique clairement définie, le processus d’intégration reposerait largement sur des accords individuels, fragiles et difficiles à contrôler. Cette situation contribue à détériorer la confiance entre les déserteurs et le commandement de l’armée.
Un autre facteur de risque réside dans l’apparition possible d’un véritable « marché des défections ». Malgré l’aggravation du mécontentement, certains acteurs, notamment Safna, Al-Nour Gouba et Moussa Hilal, resteraient actifs dans l’incitation d’autres combattants des Forces de soutien rapide à faire défection. La poursuite de ce processus pourrait favoriser l’émergence d’un système dans lequel des intermédiaires tireraient profit des promesses financières et statutaires faites aux combattants souhaitant rejoindre l’armée.
Dans cette perspective, le dossier des déserteurs pourrait progressivement devenir une véritable bombe à retardement pour l’armée et pour les intermédiaires impliqués. Si les tensions persistent, elles pourraient même évoluer vers un affrontement interne entre les déserteurs, leurs commandants et certaines composantes de l’armée.
Cette crise intervient dans un contexte particulièrement sensible pour l’armée, marqué par l’intensification des opérations militaires sur plusieurs fronts. L’armée a besoin de ressources humaines supplémentaires, mais elle doit également faire face à des contraintes financières, à une crise de liquidité et à d’importants défis logistiques. L’absence d’une stratégie unifiée permettant d’intégrer les déserteurs dans une structure militaire, financière et juridique cohérente transforme ainsi les promesses individuelles en un instrument à double tranchant.
Scénarios
Plusieurs scénarios peuvent être envisagés. Dans le scénario le plus critique, l’absence de réponse aux revendications des déserteurs, combinée à leur déploiement sur les fronts sans règlement préalable de leur situation financière et administrative, pourrait provoquer de nouvelles défections inversées. Certains combattants pourraient alors retourner dans les rangs des Forces de soutien rapide avec leur équipement et leurs véhicules.
Dans un scénario intermédiaire, la pression exercée par les soldats déserteurs sur leurs commandants pourrait conduire à un règlement partiel et tardif de leurs allocations. Une telle mesure permettrait de stabiliser temporairement la situation, sans toutefois résoudre les causes profondes du mécontentement. Les frustrations accumulées pourraient ainsi continuer à peser sur les relations entre les déserteurs et le commandement militaire et resurgir ultérieurement.
En définitive, la question des déserteurs mécontents ne constitue plus un simple élément statistique dans les effectifs de l’armée. Elle représente désormais un test important de la capacité du commandement à gérer des dossiers humains, financiers et sécuritaires particulièrement sensibles. L’apparition d’allégations concernant leur implication dans des opérations d’exfiltration et les accusations visant certains de leurs chefs renforcent encore la dimension sécuritaire et politique du dossier.
L’incapacité à respecter les engagements pris envers ces combattants pourrait ainsi transformer ce qui était initialement considéré comme un avantage de la stratégie d’attraction des défections en une vulnérabilité majeure pour la cohésion et la sécurité de l’armée.■
Codjo Prosper AKPOVI