Au Ghana, particulièrement au sein des communautés Ga d’Accra, la mort se célèbre par un hommage vibrant à la trajectoire terrestre du défunt. La famille de Frédérick Teiko Ofori, un musicien de quarante ans brutalement emporté dans un accident de la route, a ainsi choisi de l’enterrer dans un cercueil sculpté en forme de guitare géante. Lors des obsèques célébrées samedi à Adjen Kotoku Amoama, en périphérie de la capitale, l’imposant instrument de bois se détachait au milieu des fleurs et des proches rassemblés sous des chapiteaux, illustrant une tradition funéraire où l’adieu devient une œuvre profondément personnelle.
Une symbolique ancrée dans la culture Ga
Cette coutume des cercueils dits « figuratifs » ou « fantaisie » permet d’immortaliser l’identité, le métier ou les passions de ceux qui s’en vont. Les pêcheurs reposent dans des poissons géants ou des pirogues à taille humaine, les agriculteurs dans des cabosses de cacao, les chauffeurs dans des automobiles et les figures religieuses dans des Bibles sculptées.

Inspirée des palanquins ouvragés réservés aux chefs traditionnels, cette pratique est apparue au milieu du XXᵉ siècle chez les artisans de la région d’Accra. Daniel Oblie Mensah, surnommé « Hello », en est l’un des maîtres incontestés. Du haut de ses 54 ans, dont plus de trente passés à façonner ces œuvres — y compris la guitare de Frédérick Ofori —, l’artisan exprime une fierté intacte : chaque commande liée à la profession du disparu constitue pour lui un privilège permettant d’honorer la mémoire du défunt et le deuil des familles.
L’apprentissage et le défi de la création
Dans les ateliers disséminés aux abords de la capitale, chaque commande raconte une histoire. Certains clients se présentent munis de photographies précises, tandis que d’autres décrivent simplement la vie du proche, laissant libre cours à l’imagination des sculpteurs. Lawrence Okoe Anang, 26 ans, qui a débuté son apprentissage dès l’âge de 10 ans et codirige aujourd’hui l’atelier familial avec son frère, se souvient encore du défi posé par la fabrication d’un crocodile sculpté il y a plus d’une décennie pour un prêtre de la région de la Volta.

Pour Samuel Commey Tetteh, figure respectée née en 1943 et affectueusement appelée « Teacher » après plus d’un demi-siècle d’enseignement à Paanor, le choix s’est imposé naturellement. C’est dans un stylo géant — élaboré en deux semaines par Daniel Oblie Mensah — que l’instituteur a été exposé avant son inhumation. Conformément aux rituels, la solennité de la tradition a repris ses droits lorsque le sang d’un mouton sacrifié a été versé sur le cercueil avant son enfouissement définitif.
Un rayonnement culturel du cimetière aux musées internationaux
Bien que ces pièces en bois soient vouées à disparaître sous terre, leur valeur artistique a largement dépassé les frontières ghanéennes. Les tarifs pour une sépulture destinée aux funérailles oscillent généralement autour de 10 000 cedis ghanéens (soit environ 900 dollars). En revanche, les pièces commandées par des collectionneurs ou des musées atteignent des montants plus élevés, car elles nécessitent des bois plus résistants capables de durer des décennies sous les projecteurs. L’une des réalisations de l’artiste Paa Joe, également en forme de guitare, figure notamment au Metropolitan Museum of Art de New York.
Aujourd’hui, si le savoir-faire repose sur la transmission familiale, le secteur a su évoluer. L’introduction d’outils modernes a accéléré la production et l’approvisionnement en bois s’est stabilisé. À la croisée de la menuiserie, du funéraire et des beaux-arts, ces créateurs continuent de façonner les souvenirs. Mais lors des cérémonies, ces considérations artistiques s’effacent : lorsque les proches rassemblés voient descendre sous terre la guitare de bois emportant leur être cher, la création laisse place à l’éternité du souvenir.
