Une enquête ethnobotanique semi-dirigée sur le traitement traditionnel des maladies ophtalmiques a été menée auprès des revendeurs de plantes médicinales des marchés d’Adjamé et d’Abobo, dans le District d’Abidjan (Côte d’Ivoire). Dix-sept informatrices de cinq groupes ethniques (majoritairement Baoulé et Malinké), âgées de 20 à 60 ans (moyenne 39,1 ans) ont été interrogées sur leur connaissance des maladies oculaires. La « conjonctivite » et la « rougeur de l’œil » sont fréquemment citées, parfois avec une définition traditionnelle précise de l’affection (« koko », correspondant peut-être à la conjonctivite allergique ; « apollo », pour la conjonctivite virale). La phytothérapie est largement utilisée pour traiter ces maux et symptômes spécifiques de la conjonctivite : chaque informateur cite en moyenne cinq espèces végétales, sans différences évidentes liées à l’origine ethnique. Au total, 44 parties de plantes de 36 espèces, appartenant à 26 familles botaniques, dont six des Fabacées, ont été citées (tableau 1). Ces plantes étaient majoritairement des Fabides et des Malvidés, contrairement à celles utilisées en Europe. Des usages phytothérapeutiques disparates ont été relevés (19 plantes, soit 54 %, n’ont été citées qu’une seule fois), mais un consensus existait pour plusieurs espèces, les plus citées étant Ocimum gratissimum (Lamiaceae ; 14 citations, 82 % des informateurs), Dissotis rotundifolia (Melastomataceae ; 11 citations), Kalanchoe crenata (Crassulaceae ; huit citations), Desmodium adscendens (Fabaceae ; cinq citations), Combretum paniculatum (Combretaceae), Manotes longiflora (Connaraceae), Adenia lobata (Passifloraceae) et Phyllanthus muellerianus (Phyllanthaceae) – quatre citations chacune. Plusieurs de ces plantes avaient été inventoriées dans les années 1970, ont des usages convergents dans les pays voisins [ex. Ocimum gratissimum], et/ou constituent des plantes « classiques » de la pharmacopée populaire ivoirienne [Spondias mombin (Anacardiaceae), Abrus precatorius (Fabaceae), Ocimum gratissimum, Zanthoxylum zanthoxyloides (Rutaceae)]. De manière intéressante, leurs principales indications thérapeutiques traditionnelles, comme adoucissants des maux de gorge ou à des fins antiseptiques, peuvent être considérées comme évocatrices des usages recensés ici. Les feuilles sont utilisées dans 64,0 % des cas. Les racines et les fleurs sont respectivement peu citées (4,4%) et jamais citées. L’utilisation directe de latex ou de sève est mentionnée trois fois (3,7 %). La moitié des utilisations des feuilles sont effectuées sous une forme fraîche, sous forme de jus exprimé. La décoction est cependant le principal mode de préparation (56%), les extraits étant conservés 3 à 5 jours. Ces plantes médicinales traditionnelles sont utilisées en instillation oculaire ou en bain oculaire, et moins fréquemment pour le lavage du visage.

Nous avons émis l’hypothèse que les utilisations des plantes dans la conjonctivite pourraient être liées à un potentiel antiseptique, afin de traiter l’état infectieux, de prévenir l’infection de l’œil lésé, ou de permettre la conservation des préparations traditionnelles. Pour tester cette hypothèse, toutes les plantes ont été récoltées dans leur habitat naturel. Des extraits aqueux et méthanoliques de matière séchée ont été criblés pour leur activité antimicrobienne, par dilution en milieu de culture solide, contre six espèces bactériennes responsables d’infections oculaires (bacilles à Gram négatif : Escherichia coli, Proteus vulgaris, Pseudomonas aeruginosa ; cocci à Gram positif : Enterococcus hirae , Staphylococcus aureus, Staphylococcus epidermidis). 52,3 % des extraits et 88,8 % des plantes ont inhibé la croissance bactérienne d’au moins une souche (2 mg/ml, 48 h). Sept extraits étaient actifs contre toutes les bactéries [extraits au méthanol d‘Hibiscus asper (Malvaceae), Hoslundia opposita (Lamiaceae), Ocimum gratissimum, Spondia mombin, Vitellaria paradoxa (Sapotaceae) et Zanthoxylum zanthoxyloides (écorce) ; extraits aqueux de Piliostigma thonningii (Fabaceae) et Spondia mombin]. Cependant, il n’y avait pas de corrélation entre les spectres affichés et les fréquences de citation, sauf pour Octissimum gratissimum, une espèce facilement disponible pour laquelle le potentiel antibactérien et la sécurité ont été largement étudiés. En revanche, certaines espèces mal citées sont connues ou suspectées d’être toxiques, comme le rapporte la littérature. D’un point de vue général, l’investigation du rapport bénéfice/risque de ces pratiques traditionnelles oculaires répandues doit être poursuivie pour la promotion et la valorisation des remèdes de première ligne sûrs auprès des habitants d’Abidjan.■